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mardi, 25 octobre 2016

François Hollande, à ses risques et périls

François Hollande est décidément un animal politique très singulier. A la fin de l’été, déjà, les Conversations privées avec le président, d’Antonin André et Karim Rissouli (Albin Michel), puis le « Ça n’a aucun sens », d’Elsa Freyssenet (Plon), avaient surpris : ces deux ouvrages de journalistes esquissaient la chronique du mandat en cours à partir de nombreuses rencontres avec le président de la République.

Gérard Davet et Fabrice Lhomme, deux confrères du Monde, ont poussé l’exercice beaucoup plus loin : les 660 pages de leur volumineux « Un président ne devrait pas dire ça… » (Stock), revisitent la plupart des événements qui ont marqué ce quinquennat et le font avec l’entière complicité du chef de l’Etat qui a reçu les deux auteurs une soixantaine de fois depuis le printemps 2012 jusqu’à l’été 2016, soit une centaine d’heures de conversations enregistrées.

Il s’agissait donc d’une entreprise délibérée, parfaitement assumée, ritualisée en quelque sorte. Qu’il pleuve ou qu’il grêle, et il n’a pas manqué de grêler depuis son entrée à l’Elysée, François Hollande a maintenu cette « séance » mensuelle d’entretien avec les deux journalistes.

Le résultat est saisissant, à plus d’un titre. C’est peu dire que cette avalanche de confidences, d’analyses et de commentaires délivrés par le président a jeté le trouble. D’abord, c’est inévitable, chez tous ceux – ministres, responsables politiques, collaborateurs – qui se trouvent bien souvent épinglés comme des papillons, au fil des événements auxquels ils ont participé et que décortique le chef de l’Etat.

Aucun d’entre eux ne pouvait ignorer que son amabilité naturelle et son humour n’effacent, en rien, un regard d’entomologiste, auscultant froidement les fonctionnements, les forces et les faiblesses des uns et des autres. Mais le constater, écrit noir sur blanc, entre guillemets et à ses dépens, est une expérience qui peut être cruelle, voire humiliante

Au-delà de ces blessures d’amour-propre, et l’on emploie l’expression dans son sens le plus dense, le trouble, à l’évidence, est beaucoup plus large, plus profond.

Pour l’observateur de la scène politique, l’analyse clinique de son action par le président de la République, au plus près de son déroulement, des obstacles rencontrés, des solutions échafaudées, des replis, des embardées, des erreurs, des réussites, du hasard et de la nécessité, est passionnante. Pourquoi le cacher ! Les mémoires des hommes politiques s’efforcent, a posteriori, de donner à l’histoire une cohérence gratifiante. François Hollande se livre, lui, à cet exercice à chaud, et sans filet.

Mais l’on peut facilement imaginer la perception qu’en auront bon nombre de lecteurs. Derrière cette volonté inlassable de s’expliquer et de plaider sa cause, l’aveu au moins implicite qu’il n’a pas su convaincre le pays. Derrière cette introspection de son pouvoir – et, tout autant, des accidents de parcours de sa vie privée dont il n’a pu empêcher la publicité –, une forme de narcissisme aux antipodes de la gravité, du secret même, dont les Français continuent à vouloir entourer la fonction. Derrière ces entretiens incessants avec les journalistes, une étrange solitude dont il ne se cache pas.

Les dégâts ont d’ailleurs été immédiats. Il y a peu, beaucoup, dans son camp, admettaient bon gré mal gré qu’il brigue un second mandat ; désormais, ils se posent la question de savoir si c’est encore possible et souhaitable.

De là à penser que ce livre serait une entreprise suicidaire, il n’y a qu’un pas souvent franchi ces derniers jours. A tort, nous semble-t-il. Car l’on ne connaît guère de responsable politique moins anxieux que lui, plus imperméable à l’adversité, plus assuré de sa bonne étoile.

Tout sauf suicidaire, donc. Pas davantage naïf, cela se saurait. Quand il s’inquiète, au cours de sa dernière conversation avec les auteurs, que son témoignage « puisse être exploité négativement », gageons que cela relève de la pirouette finale.

 

Il a donc pris ce risque, délibérément. Pourquoi ? La question intrigue, même si l’on est réduit aux conjectures – ou à la psychologie de comptoir ! La postérité ? Probablement. L’on sait François Hollande très soucieux de la trace qu’il laissera dans l’histoire, très attaché à mettre en valeur les quelques choix, gestes ou réformes qui signent une présidence. Après tout, en la matière, on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Si Davet et Lhomme ont été à l’initiative, le président les a ensuite choisis comme mémorialistes.

La rationalité est une autre piste. Contre une perception dangereuse où tout ne serait que cynisme, manipulation, instrumentalisation ou complot, le professeur Hollande aurait voulu affirmer, preuves à l’appui, sa conception de la politique : un exercice rationnel, presque un art à ses yeux, où se conjuguent une capacité tenace d’arbitrage entre des contraintes, un plaisir véritable à surmonter les obstacles et un souci de l’efficacité sans cesse invoquée… sinon démontrée durant son mandat.

La liberté, enfin, qui est sans doute l’essentiel. Comme chez François Mitterrand, sa référence permanente, son seul modèle. Le hasard veut qu’aient été publiés, au même moment, le journal et la correspondance de Mitterrand adressés à sa compagne Anne Pingeot.

Or, au-delà de tout le reste, de la chronique d’une époque, du récit d’une passion, ces deux textes témoignent de l’extraordinaire détermination de l’ancien président à s’affranchir de toute contrainte, à imposer ses choix privés autant que publics, à affirmer son indépendance – jusqu’à la provocation ou la désinvolture. A sa manière, à son échelle, François Hollande a pris la liberté de dire sa vérité. Quoiqu’il lui en coûte. Quoiqu’il en coûte à autrui. A ses risques et périls.

 

 

 

 


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