Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

mardi, 20 septembre 2016

La question de l'identité

Suite et fin de l'entretien avec François Hollande

Le pays demande à être rassuré sur son identité. Or la gauche est mal à l’aise avec cette question, qu’elle a laissée de fait à la droite et surtout à l’extrême droite. Ne doit-elle pas la réinvestir ?

Je n’écarte pas la question de l’identité au prétexte que d’autres s’en seraient emparés. S’ils s’en sont saisis, c’est parce qu’elle avait été délaissée. Faut-il encore avoir sa propre définition de l’identité. Il y a l’identité négative : « Je suis ce que je suis parce que je ne suis pas ce que vous êtes. » C’est la forme la plus primaire et, pour ses défenseurs, elle se détermine essentiellement par rapport à l’islam. C’est ce qui fédère toutes les extrêmes droites européennes et même au-delà : le rejet d’une religion qui voudrait imposer ses règles, ses façons de s’habiller ou de se nourrir. C’est en ce sens que les populistes sont dans une dynamique en Europe et aux Etats-Unis, la peur d’être dilué.

Pour la droite, l’identité est défensive. Au nom de l’héritage chrétien et du creuset français. Pour la gauche, elle doit être positive. Montrer que la France, c’est une idée. Une idée qui a permis de rassembler des citoyens venant d’origines multiples, de parcours différents, de métissages et qui ont formé une nation unie par des valeurs et un projet collectif. S’y ajoute l’exigence de sécurité face aux dangers fondamentalistes. Nous sommes un ancien empire, il y a des gens qui sont venus vers nous plus facilement qu’ailleurs. Mais qui tous ont admis la laïcité comme la condition de leur vie en commun et de leur intégration. Ce qui rend encore plus nécessaire de formuler une réponse ferme face au salafisme et à l’instrumentalisation de l’islam. La radicalisation est un danger majeur pour les individus et notamment les jeunes qui en sont victimes, mais aussi pour la société française qui pourrait se fracturer sur l’idée même de la coexistence. C’est bien le calcul effroyable des groupes fondamentalistes : créer la suspicion pour mieux en appeler à la solidarité des musulmans. Il revient aux Français de confession musulmane et à leurs représentants de réagir au nom de la République, car c’est elle qui les protège. L’islam ne cherche pas à conquérir la République, il n’a pas la prétention de soumettre la République en organisant des partis, mais l’islam, comme tous les cultes, doit être pleinement dans la République. La gauche a la capacité, par les valeurs qu’elle porte et la laïcité qu’elle a contribué historiquement à construire, de donner sa place à la question religieuse. Et de ne pas se faire emporter par elle. D’où le rôle de l’école dans la transmission des connaissances mais aussi le partage des valeurs communes et l’apprentissage de la citoyenneté.

Quoi qu’il en soit, le débat sur l’identité va être au centre de la prochaine campagne présidentielle. Comment comptez-vous l’aborder ?

Ce serait une grave erreur de l’esquiver. Il faut le prendre de face. Mais je ne voudrais pas non plus qu’il évacue tous les autres. Car ce sont les autres sujets (l’éducation, le logement, l’emploi, la démocratie) qui fournissent aussi la réponse à la question identitaire. Elle ne se résout pas de la même manière avec une économie plus forte, avec une éducation qui fonctionne mieux, avec des services publics plus efficaces, avec une Europe qui a du sens. La surenchère identitaire est un piège. Pour la gauche si elle la nie. Pour la droite qui voudrait y céder, car c’est l’extrême droite qui en portera la couleur. Je préfère avertir ceux qui se jetteront sur ce terrain-là.

En somme, le thème de l’identité a été accaparé par l’extrême droite sous la forme du nationalisme. Tout le problème de la gauche n’est-il pas d’arracher la nation au nationalisme ?

Ce qu’il faut arracher au nationalisme, c’est la patrie…

Mais la nation, c’est encore autre chose que la patrie. Ceux qui étaient dans la rue le 11 janvier 2015, c’est la nation.

Il y a un lien entre ces termes. Le 11 janvier, c’étaient les valeurs de la nation qui avaient été la cible de l’attaque. Avec les attentats du 13 novembre, c’est la France dans son ensemble qui était agressée, indifféremment. En janvier, certains pouvaient se dire : « Je suis solidaire, mais je ne suis pas caricaturiste, je ne suis pas policier, je ne suis pas juif, donc je ne suis pas directement concerné. » Le 13 novembre, ce sont tous les Français, indifféremment, juifs, musulmans, chrétiens ou athées, qui ont été visés parce que Français. A Nice, le jour de la Fête nationale et du rassemblement de toutes les générations, c’était l’idée de la France. Celle du bonheur. C’est ce bien commun que j’ai à défendre. La maison France. Dont la meilleure arme est la République.

Les présidents de la Ve République ont incarné chacun à leur façon une France. Il y a eu la France glorieuse de De Gaulle, la France industrielle et bourgeoise de Pompidou, la France tocquevillo-libérale de Giscard, il y a eu une France de Mitterrand. Comment définiriez-vous la vôtre ?

Ce mandat a un sens. Car mon obsession a été de ne pas aggraver les divisions, les blessures, les séparations que j’avais vu s’approfondir ces dernières années. Certaines de ces divisions sont réapparues, comme à l’occasion du mariage pour tous. D’autres lors des attentats et encore plus gravement après Nice. La France est un pays unitaire qui nourrit en son sein la division. Et puis surgit, dans des circonstances dramatiques, face à un danger, un sursaut patriotique. C’est ce ressort que nous avons vu à l’œuvre le 11 janvier. C’est lui qui permet de relier l’émotion et la raison. D’aller chercher ce qu’il y a de meilleur dans le citoyen. De réduire sa part d’ombre qui se nourrit du sentiment de ne pas être entendu. D’exorciser cette peur indicible de perdre ce qu’il lui reste, à savoir d’être français. Le patriotisme élève, il donne de la lumière et, à travers l’espérance, du dépassement et du lien. La France que je porte est la France fraternelle. La liberté, l’égalité, chacun en connaît le sens. La fraternité est une invention que l’on redécouvre sans cesse. La fraternité ce n’est pas la générosité, ce n’est pas la solidarité, c’est le sentiment d’être ensemble, frères de destin. C’est ce qu’il y a de plus fort dans la République.

 

Marcel Gauchet et Pierre Nora

 


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/09/15/francois-hollande-la-gauche-est-toujours-belle-dans-l-opposition_4998058_823448.html#iKbxjFlAx03z5CS0.99

Les commentaires sont fermés.