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lundi, 19 septembre 2016

L'exercice du pouvoir

Qu’est-ce que l’exercice du pouvoir vous a appris sur la fonction présidentielle, vous qui vouliez être un « président normal » ?

La fonction présidentielle est doublement exceptionnelle. Elle exige de porter une politique et une parole à l’extérieur. Et de prendre des décisions de nature exceptionnelle, qui par définition ne peuvent être inscrites dans aucun programme. Je n’avais pas annoncé en mai 2012 que j’aurais à engager les forces françaises au Mali, face à la menace terroriste en Afrique de l’Ouest, pas plus que je n’avais pu prévoir que j’aurais à décréter l’état d’urgence face à des actes terroristes. La fonction est exceptionnelle par la place qu’occupe le chef de l’Etat dans nos institutions, sans relation directe avec le Parlement, de telle sorte que le seul interlocuteur du président est le pays. Or, aujourd’hui, les moyens d’information, les réseaux sociaux, font que les rapports des Français avec le pouvoir ont totalement changé. L’époque de la parole rare et jupitérienne, venant dénouer les conflits d’en haut, est révolue. Lors de chacun de mes déplacements, en France comme à l’étranger, je suis écouté, regardé, commenté en direct. De ce point de vue, le président est devenu un émetteur presque comme les autres.

Mais il y a des circonstances exceptionnelles où sa parole porte particulièrement…

Oui, ce sont les circonstances qui font que la parole prend une tout autre intensité. Les mots sont attendus. La tension et l’attention sont à leur point le plus haut. Quand se produit un massacre, une nuit, en plein Paris, ou un attentat à Nice et que le président s’exprime, tout s’arrête, même à 3 heures du matin. Il n’est plus alors dans le flux de l’actualité. Il est dans l’Histoire.

Comme la fonction est exceptionnelle, il faut que la femme ou l’homme qui l’exerce soit maître de lui-même. C’est cela que je voulais signifier en parlant d’un « président normal ». Il a à faire face à des événements extraordinaires, qui ne peuvent remonter qu’à lui seul, quels que soient les mérites et le rôle du premier ministre. Tout repose sur la maîtrise qu’il a de lui-même. Le président ne doit utiliser la fonction ni pour se protéger excessivement, ni pour se mêler de tout en rendant confus le fonctionnement des pouvoirs publics.

Un autre constat s’est imposé à moi : le temps de la décision politique est désormais décalé par rapport à celui des entreprises, des citoyens et des acteurs sociaux. Autant la durée est nécessaire pour avoir des débats approfondis et sereins et pour donner aux citoyens les moyens de suivre le processus de décision, autant elle n’est plus conforme aux nécessités de l’action dans la mondialisation. Ce qui pose un double problème. Le premier, c’est le risque de l’incompréhension qui nourrit le procès en impuissance. « Vous me dites qu’il y a urgence sur le chômage, vous annoncez une loi travail et, six mois après, le texte est toujours en discussion. Dans quelle démocratie sommes-nous ? » L’incompréhension s’ajoute à l’insatisfaction quand le citoyen pense, non sans raison, qu’il n’est associé à rien, ni à la préparation d’une loi, ni à l’élaboration d’une politique, ni à une décision engageant la nation. C’est le double dessaisissement : celui de l’autorité qui n’arrive pas à créditer sa parole et celui du citoyen qui considère n’être pas entendu.

Certains en tirent la conclusion qu’il faudrait recourir sur tout sujet au référendum. Ce qui vient de se produire au Royaume-Uni et la débandade qui a suivi devrait pourtant faire réfléchir.

Vous maintenez donc la formule du « président normal » ?

Oui. Je maintiens la nécessité d’un président maîtrisé parce que la fonction est exceptionnelle. Les caractéristiques personnelles sont très importantes. Au moment du choix, il s’agit bien sûr du choix d’une orientation, d’une politique, d’un chemin, mais il s’agit aussi du choix d’un caractère, d’une conception de l’Etat, d’une vision de la République, d’une vision de la France. Sinon, mieux vaut supprimer l’élection du président au suffrage universel.

Quelle est, pour vous, la part de votre responsabilité personnelle dans cette difficulté à convaincre et la part d’un facteur d’ordre institutionnel auquel vous faisiez allusion tout à l’heure et qui concerne l’évolution des démocraties ?

Il y a forcément ce qui relève de ma propre responsabilité. Ce serait trop simple de dire que je suis victime d’un système qui produit mécaniquement de la défiance. Peut-être est-ce dû à un défaut de pédagogie, à l’incompréhension liée à certaines décisions notamment fiscales en début de quinquennat, à la persistance d’un niveau élevé du chômage et aux divisions de la majorité. Mais je pense néanmoins que ces indices témoignent davantage d’une contestation globale du pouvoir que d’un jugement définitif sur les idées que je représente et sur mon action.

Il n’en reste pas moins que la radicalisation de l’opposition, quelle qu’elle soit, la présence d’une extrême droite autour de 25 %, créent nécessairement une situation périlleuse pour le prochain président. Surtout s’il est élu face à la candidate du Front national au second tour. Les électeurs qui auront voté pour lui ne l’auront fait que pour empêcher le pire. Donc par défaut et non par adhésion. La contestation de son action est inscrite d’avance dans les données du scrutin.

Comment faire face à ce risque ?

Il y a plusieurs réponses possibles. D’abord la coalition. Une large alliance dépassant les clivages. J’en mesure immédiatement les conséquences : ce serait donner à l’extrême droite la possibilité d’apparaître comme la seule alternative. Ce serait la conduire tôt ou tard au pouvoir. La meilleure réponse serait de remédier aux défauts de notre démocratie française en associant davantage les citoyens aux décisions. Les moyens technologiques permettent de les consulter, de les faire participer à l’élaboration des réformes et de surmonter la crise profonde de la représentation. J’en vois aussi le risque. Internet a rendu équivalentes la parole d’un chercheur qui a mis des années à parvenir à une conclusion et la réaction d’un commentateur, teintée d’humour dans le meilleur des cas et de violence dans le pire. J’estime néanmoins nécessaire de prendre en compte cette évolution en introduisant des mécanismes réguliers de consultation de citoyens (jurys, états généraux, débats participatifs, référendums locaux). Elaborer la loi en prenant le temps de sa consultation et en allant beaucoup plus vite dans son adoption. Je suis favorable à cette mutation institutionnelle.

Par ailleurs, un de mes regrets au cours de ce quinquennat a été la difficulté d’introduire des rapports de travail réguliers entre la gauche et la droite pour appréhender les grands sujets d’intérêt général – les réfugiés, l’immigration, la question de l’islam, la politique de défense. J’ai provoqué ces consultations. Elles se sont souvent réduites à un jeu de rôle. Regardez ce qui s’est produit à propos de la Syrie ou de l’Ukraine. Cette difficulté pour les forces républicaines à s’accorder sur des approches communes ne date pas d’hier, mais elle est un handicap majeur pour notre démocratie face au populisme et à l’extrémisme. C’est encore plus indispensable pour nous faire mieux entendre en Europe et dans le monde, et pour rassurer les Français. J’ai déploré les polémiques et les surenchères qui ont suivi la tragédie de Nice. Le fanatisme avait introduit son poison.

Notre pays est structurellement inquiet. Il doute de lui-même. Or il n’y a pas de pays au monde qui soit plus aimé que la France. Les articles les plus élogieux après le 13 novembre sont venus de nos contempteurs habituels, américains ou anglais, ceux-là mêmes qui avaient complaisamment entretenu le French bashing. Et cependant la France n’arrive pas à s’aimer. Elle est hantée par la crainte de son déclin, c’est une peur qui vient de très loin. C’est cette tentation qui dégénère en crispation identitaire. Nous devons la casser, non par la proclamation, mais par la démonstration. La France doit cesser d’interpréter ce qu’elle a été pour croire à ce qu’elle peut être. Cesser de se complaire dans ce qu’elle pense être son malheur alors qu’elle porte l’idée même du bonheur.

L’Europe est bloquée. Elle est à un moment où elle se pose même la question de savoir si son projet peut survivre. Vers qui se tourne-t‑on ? Vers l’Allemagne, puisqu’elle est le pays le plus solide du continent et, de surcroît, un pays central, géographiquement. Sans doute au regard de son économie. Mais c’est d’abord la France qui est attendue sur le plan politique.

 

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