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jeudi, 07 juillet 2016

Nous sommes si nombreux à avoir été rocardiens

La mort de Michel Rocard nous fait comprendre tout le poids de nos erreurs pendant un demi-siècle parce qu’il fut un des seuls hommes politiques de premier plan à comprendre et à combattre ces erreurs. Il fut mis en marge du pouvoir politique parce que la France a presque constamment tourné le dos aux exigences du présent et de l’avenir, parce qu’il avait compris le sens précurseur de 1968 et surtout à l’emprise croissante des marchés internationaux sur les politiques nationales de reconstruction. Alors que l’Europe choisissait la social-démocratie, Allemagne en tête, la France resta longtemps enfermée dans le rêve d’une politique « révolutionnaire » pourtant rendue impossible par la division de l’Europe à Yalta.

Une génération plus tard, alors que nous sommes déjà engagés dans la globalisation économique et dans une société de communication qui transforme profondément aussi bien les acteurs dirigeants que les populations dominées, la France continue à accuser de ses échecs la politique « d’austérité » de Bruxelles, au lieu de corriger ses propres erreurs. Nous abordons les prochaines élections avec un Front national qui court en tête, une reprise économique encore insuffisante pour faire reculer le chômage et une politique de la recherche et des universités qui nous laisse encore loin derrière les Américains et les Britanniques. Les jeunes français partent par dizaine de milliers en Angleterre, aux États-Unis, au Canada et en Australie pour trouver un emploi.

 

Si Michel Rocard est si populaire parmi les Français, c’est parce que la majorité de ceux-ci se sent coupables de ne pas avoir suivi le chemin qu’il nous montrait. Même beaucoup de ceux et de celles qui ont refusé de choisir la pensée et l’action qu’il nous proposait se sentent aujourd’hui mauvaise conscience et reconnaissent que c’est lui qui avait raison dans ses choix les plus généraux et aussi dans les situations les plus dramatiques, comme celle de la Nouvelle-Calédonie où il a évité un massacre de masse.

Si nous sommes si nombreux à avoir été rocardiens, même parmi ceux qui ont refusé de lui confier l’avenir de la France, ce n’est pas parce qu’il savait convaincre et démontrer, c’est pour deux raisons bien différentes : la première est que nous n’avons jamais douté qu’il cherchait à servir seulement l’intérêt général. La seconde est plus importante encore : cet homme, qui avait un goût si exigent pour la compétence et donc pour la connaissance, était guidé, dans le monde obscur de la politique, par la passion de la dignité de chaque être humain, quel que soit son mode de vie, de penser et de croire.

Michel Rocard a mieux compris ce que nous continuons à attendre de la politique : non pas de la grandeur mais de l’espoir.

On peut comprendre qu’après de grandes illusions et tant de fausses prophéties des sages nous engagent à nous contenter d’une politique bien faite, transparente et honnête. Mais Michel Rocard a mieux compris ce que nous continuons à attendre de la politique : non pas de la grandeur mais de l’espoir ; non pas de solides équilibres mais de la solidarité ; non pas une gestion rassurante mais des découvertes exaltantes et auxquelles chacun de nous soit conscient d’avoir contribué par ses efforts et par son plaisir de la partie bien jouée. Pour lui-même il n’a demandé à la politique que la joie de l’obstacle surmonté et de l’ascension réussie par tous.

Ce que nous lui devrons encore quand nous sentirons que sous nos pieds la route à nouveau monte, ce sera de nous souvenir que son but principal a toujours été de nous maintenir à la hauteur de ceux et de celles qui ont marché avant nous et de ceux et de celles qui chercheront après nous le bonheur de vivre plus libres.

Alain Touraine 

 

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