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jeudi, 03 mars 2016

François Hollande, révolutionnaire malgrè lui

Le propre de ce quinquennat est d’être mû par une succession de crises et plus encore de mises en abyme de la fonction présidentielle. A intervalles réguliers, François Hollande se retrouve en grand danger, comme dévitalisé par l’incompréhension qu’il suscite chez les Français et l’inconfort qu’il provoque dans son propre camp.

Le psychodrame qui vient de se déclencher autour du projet de la loi El Khomri est sans doute le plus dramatique de ces quatre dernières années, en raison des manifestations de rue qu’il est susceptible d’engendrer et du risque de disqualification qu’il fait courir au chef de l’Etat, quatorze mois avant l’élection présidentielle de 2017. Il n’est, en revanche, pas le premier du genre, car il s’inscrit dans l’inexorable et douloureuse adaptation de la gauche française à l’exercice du pouvoir.

Le François Hollande de 2012 était incontestablement socialiste, au sens classique du terme, même s’il avait déjà pris quelque distance avec l’appareil de son parti. Celui de 2016, s’il parvient à faire adopter la réforme du droit du travail sans trop de recul, aura mérité l’étiquette sociale-libérale.

Acculé par les événements

Entre ces deux dates, l’hôte de l’Elysée sera passé par le dégradé «  social-démocrate  », incarné par son premier premier ministre, Jean-Marc Ayrault, puis par le dégradé «  social réformiste  », porté par son second premier ministre, Manuel Valls. Ce n’est certes pas la première fois que la gauche mue à l’épreuve du pouvoir. Mais, outre que ses responsables ont toujours eu tendance à le cacher – en témoigne, par exemple, la fameuse «  parenthèse  » mise en avant lors du tournant de la rigueur de mars 1983 –, aucun d’entre eux n’avait eu à mener une transformation aussi rapide, aussi brutale, aussi inexorable. A partir de là, il ne faut guère s’étonner que tout un pan de la gauche politique, syndicale et associative grogne  : elle se sent abandonnée, incomprise, malmenée et parfois même trahie.

Le paradoxe est que la nature de M. Hollande ne le conduisait pas à entreprendre pareille révolution. Du temps où il était premier secrétaire du PS, l’homme détestait brutaliser ses troupes, préférait dire oui à tous. Au cours des années passées à la tête du PS, de 1997 à 2008, il était passé maître dans l’art de la synthèse, étouffant sous l’édredon tous les débats qui fâchent. L’épreuve du pouvoir ne l’a pas vraiment changé. Si, au cours des quatre dernières années, il a accepté d’évoluer, c’est toujours dos au mur, acculé par les événements – la perte de compétitivité du pays, antérieure à son quinquennat, l’absence de croissance, le chômage de masse, le terrorisme – ou aiguillonné, dans la seconde partie du quinquennat, par un premier ministre qui n’a pas froid aux yeux.

A l’Elysée, François Hollande est devenu révolutionnaire malgré lui. Et cette caractéristique d’engager un fort changement, sans en apparaître le moteur, accroît forcément le trouble, parce qu’elle laisse la gauche orpheline et le pays privé d’explications.

L’accouchement du projet de loi El Khomri est, à cet égard, significatif. Après le pacte de responsabilité et ses 40 milliards d’euros d’allégements de charges aux entreprises – du jamais-vu en France –, il s’agit de la seconde réforme la plus lourde du quinquennat, en matière économique et sociale. Elle touche aux grands identifiants de la gauche : le temps de travail, la protection des salariés, sans que l’exécutif puisse plaider qu’elle réduira le chômage dans l’année qui vient, car ses effets ne se feront sentir qu’après l’élection présidentielle.

Il manque une pédagogie de la réforme

Toucher au droit du travail est donc un acte politique pur, un pari audacieux qui repose sur l’idée que, en 2017, mieux vaudra aller chercher l’électeur du côté du centre plutôt qu’à gauche, parce que la gauche est en miettes et que son modèle est épuisé. Tous les arbitrages ont été rendus à l’Elysée en connaissance de cause. Et, pourtant, l’hôte de l’Elysée semble comme absent, embarrassé, incertain, à la remorque d’un premier ministre qui, au nom de la clarification, a voulu pousser les feux, montrer les muscles au risque de déclencher la foudre et de recevoir en boomerang la réponse rugueuse de ceux qui, à gauche, l’ont toujours considéré comme un «  droitier  ».

La réforme du code du travail est devenue la réforme Valls. Cela peut avoir des avantages si le dossier tourne mal, car le premier ministre servira alors de fusible. Mais cela présente aussi l’inconvénient de poser la question du leadership présidentiel. Que veut et que porte le président de la République  ? Ni le remaniement ministériel de février ni les récentes déclarations de François Hollande sur les chaînes de télévision ou sur France Inter n’ont permis d’éclairer le dessein présidentiel.

Il manque, depuis le début du quinquennat, une pédagogie de la réforme qui pourrait être celle que porte le ministre de l’économie, Emmanuel Macron, lorsqu’il plaide, à la façon d’un Jacques Delors, pour un grand «  dépliage  » du modèle français. Cela permettrait d’identifier les rentes, de les combattre et de réintroduire un peu de fluidité dans le système, avec la complicité de l’opinion publique.

C’est une autre façon d’être de gauche, davantage en phase avec les évolutions ultrarapides du quinquennat. Mais on a interdit au ministre de l’économie de porter la réforme, parce que l’appareil socialiste ne le supporte pas  ! Le résultat est qu’aujourd’hui le roi est nu, et d’autant plus vulnérable qu’une incertitude plane sur sa capacité à se représenter à cause de la courbe du chômage à laquelle il continue de lier son destin et qui ne s’inverse pas. Ce n’est certes pas la première fois que François Hollande se met en danger, mais rarement le président se sera imposé autant de handicaps.

 

 

 

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