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mardi, 23 février 2016

Michel Rocard : Merkel a sauvé l'honneur humanitaire de l'Europe

La Turquie doit-elle faire son entrée dans la communauté ?

J’étais un partisan farouche de son adhésion dans le cadre d’une Europe large avec les Anglais. On aurait pu construire une Europe à plusieurs vitesses avec une défense communautaire à 4 ou 5 pays. L’Europe aurait aussi été un facteur stabilisant en Turquie en réglant les crises chypriote et kurde, et en favorisant de meilleures relations avec l’Arménie. Mais c’est trop tard. Les Turcs se sont sentis insultés quand Valéry Giscard d'Estaing [alors président de la Convention pour une Constitution européenne, NDLR] s’est prononcé en 2002, pour des raisons de politique intérieure, contre leur adhésion.

 

On essaye de relancer ce processus en contrepartie d’une aide d’Ankara pour gérer la crise des réfugiés

Il y peu de chances de réussir. Le président Erdogan est en pleine dérive autocratique. Il marche sur la voie du Tunisien Bourguiba. Quant à la crise des réfugiés, on ne résout rien. On tente de mettre des polices un peu plus humanitaires aux frontières, sans avoir de projet commun. Seule Merkel a sauvé l’honneur humanitaire de l’Europe, même si c’est en partie motivé par le déclin démographique de son pays et son besoin de main-d’œuvre. Ce sont les maires qui font face à l’afflux de réfugiés. Il fallait réinventer des mécanismes de démocratie locale en consultant les municipalités. Il est aussi nécessaire de régler les problèmes aux sources, que ce soit en obtenant la paix en Syrie ou en développant l’Afrique subsaharienne.

Comment ne pas reproduire la crise grecque ?

Il s’agit d’une sous-crise qui aurait pu être réglée rapidement. Quand une monnaie est menacée, il faut se donner les moyens de la sauver. Le PIB grec ne représente que 2 % de celui de l’Union européenne. La politique monétariste est un encouragement à l’endettement et l’on a fermé les yeux sur la mauvaise gouvernance d’Athènes. Le Portugal n’est pas loin de la Grèce et l’Espagne ne se porte guère mieux. La crise financière a montré l’absence de commandement en Europe. Il y a des analogies bancaires et financières avec la crise de 1929. C’est un désordre du marché. Heureusement, les pays du G20 se sont mis d’accord en 2009 pour que les États interviennent. On n’a fait que basculer de la dette privée en dette publique.

Comment relancer l’économie européenne ?

Il suffit de lire Joseph Stiglitz ou Paul Krugman. Il faut privilégier la croissance, les investissements publics et privés, la recherche et l’innovation, relancer l’industrialisation. Les secteurs dynamiques existent comme celui de l’auto hybride. L’argent est là. Les liquidités représentent 800 000 milliards de dollars dans le monde, à 95 % utilisées sur les marchés spéculatifs des produits dérivés. Hélas, il faudra convaincre les ministres des Finances qui ont une approche monétariste. La relance de l’emploi est la meilleure façon de lutter contre l’extrême droite et les populistes.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir ?

Au changement de millénaire, le monde a connu un tournant. Il est sorti d’un demi-siècle où le militaire n’a pas servi à grand-chose sauf à enrichir les marchands de canons américains. Aujourd’hui, c’est la violence qui parle, il existe un risque de prolifération nucléaire, le réarmement frénétique des Chinois est inquiétant tout comme les tensions en mer de Chine ; mais surtout les armes font rage au Moyen Orient et au nord-est de l’Afrique. Dans ces régions, l’Europe a disparu car elle refuse de s’occuper de politique étrangère et de défense. Si elle veut peser, elle devra avancer sur le double plan diplomatique et militaire.

 

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