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mercredi, 16 septembre 2015

Aux premiers jours de l’accueil des #réfugiés (1933

La comparaison historique ne fournit pas du prêt à penser mais matière à connaître et à réfléchir. Au sujet des réfugiés, les différences contextuelles n'interdisent pas l’observation des termes en lesquels ont pu se poser des crises passées du même ordre. Cette observation rappelle tout au moins que les réactions auxquelles nous sommes aujourd'hui confrontés ne sont pas tout à fait neuves.

Les semaines qui suivent l’installation d’Adolf Hitler à la chancellerie allemande, en janvier 1933, sont marquées par le départ de milliers d’Allemands, directement menacés par les thèses national-socialistes. La France fait face à un afflux brutal de réfugiés, parmi lesquels de nombreux juifs, qui n’est pas sans susciter inquiétudes, improvisation et réactions xénophobes. Un rapport de police estime à 10 000 le nombre de réfugiés dans le seul département de la Seine, en octobre 1933.

Une invasion d’ennemis ?

Le 2 avril 1933, l’industriel François Coty, proche des milieux d’extrême droite, fait paraître dans son journal, L’Ami du Peuple, un article sur les réfugiés intitulé « En face d’une invasion allemande ». À ce sujet, il précise : « Cela va loin ! (…) cela peut aller vite. » Son raisonnement est simple et met l'accent sur le danger que constituerait la présence de ces hommes et de ces femmes sur le territoire français : « Si les Juifs de France sont des Français, les Juifs d’Allemagne sont des Allemands. » La vague des réfugiés est à ses yeux une immigration, « une invasion d’Allemands qui se prépare, qui se produit déjà, qui va se développer ». Coty a vite fait d’établir un parallèle avec la Grande guerre : « voilà quinze ans, dix-sept cent mille Français se sont fait tuer pour empêcher une invasion allemande armée ». Il pose enfin la question : « Quelle attitude et quelles mesures va prendre le gouvernement de M. Daladier en face d’une irruption allemande d’aspect différent, mais de conséquences également redoutables ? »

Emmanuel Debonno, historien


Malgré les « oiseaux de malheur »

Face à l’afflux des réfugiés, de nombreuses associations sont mobilisées, parmi lesquelles la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), ancêtre de l’actuelle LICRA. Dans Le Droit de Vivre, journal de cette association, le militant Meyer Carasso commente les propos de Coty :

« Inutile donc, avec des gens de cette espèce de jouer la corde sentimentale. Inutile de parler du sort qui est fait à 700.000 Juifs par un peuple dont près de la moitié est imbue d’une mystique folle qui le conduira tout entier on ne sait où. Inutile de parler des maltraitements, des pillages, voire des assassinats, des camps de concentration, des tortures et des travaux forcés. » (avril 1933)

Et de prédire, avec optimisme, l’attitude du gouvernement français :

« M. Daladier saura conserver à la France cette grande figure libérale qu’elle a acquise – et qui est son honneur – en 89 et, quoiqu’en pensent et qu’en disent M. Coty et les oiseaux – oiseaux de malheur – du même genre, la France restera une terre d’asile des réfugiés politique, un Havre de grâce des persécutés ! »

La mobilisation de la société civile

Dans ce même numéro d’avril 1933, un autre militant, Marcel Feder, lance un appel à la solidarité, la situation des réfugiés appelant à une mobilisation à la hauteur des événements :

« nous poussons ce cri d’alerte, pour demander à tous ceux qui peuvent nous fournir un abri pour ces innocentes victimes, de se faire connaître, car, en plus du droit d’asile que ne manquera pas de leur accorder notre France si généreuse, dans de pareilles circonstances, il faut pouvoir les recevoir, les héberger et les soutenir. »

Face aux familles brisées, à ceux qui ont tout laissé, il sollicite tous les acteurs de la société civile :

« Nous demandons d’abord des parrains pour les orphelins, des locaux vacants pour les familles, en plus des lits si spontanément accordés par l’Asile de nuit de la rue Lamarck, des familles pouvant recevoir une ou plusieurs personnes chez elles, et puis des gros sous pour pouvoir, dès leur arrivée, les secourir convenablement. »

Quant à l’implantation territoriale, Feder se veut pragmatique :

« Voilà donc le seul moyen de sauver quelques milliers de réfugiés : arriver à les installer pour un travail déterminé dans une région délaissée par le paysan. Ils pourront vivre tranquillement, ils feront la joie des quelques rares habitants qui restent attachés à leurs terres et le bonheur des commerçants locaux environnants. » (juillet-août 1933).

Pour la LICA, le problème n’est pas nouveau en soi. En décembre 1931, devant l’arrivée d’autres réfugiés juifs fuyant l’antisémitisme sévissant dans des pays d’Europe centrale et orientale, comme la Pologne et la Roumanie, Feder balayait les attitudes réticentes : « ils doivent bénéficier d’un préjugé favorable, parce qu’ils souffrent et c’est à la police et non à nous de rechercher ceux qui peuvent n’être pas tout à fait dignes de notre commisération. »

Ménager la société d’accueil et répartir la charge

En mai 1933, l’écrivain et militant Pierre Paraf précise le devoir des ligueurs en ces circonstances : « Ce devoir, c’est assister les errants du nouvel exode avec tous les égards qui sont dus à des hommes dont brusquement le destin s’effondre. » La commisération n’empêche pas la réflexion active pour gérer les difficultés liées à l'arrivée de milliers d'individus sur le territoire national : « Ce n’est point malgré que le nombre des arrivants la rende chaque jour plus lourde, cette tâche qui m’effraie. Le pain, le logis, l’amitié seront partagés. Mais le travail ? » Paraf considère la situation de crise économique et met en garde contre la vague de xénophobie qui pourrait éclater si l’on donnait « l’impression à notre peuple que des réfugiés allemands [venaient] prendre la place des travailleurs français. » Le militant insiste donc sur la patience et la prudence.

Le mois suivant, Carasso pointe la question d’une éventuelle menace pour le droit du travail :

« D’autre part, on s’émeut dans les milieux syndicaux, du travail que fournissent des Allemands à des conditions dérisoires, bien au-dessous des tarifs syndicaux. Ici nous ne pouvons que penser de la même façon que les syndicats et nous sommes avec eux lorsqu’ils protestent contre ces abus. Il ne faudrait pas que les employeurs français profitent de l’émigration allemande en causant tort qu’aux (sic) travailleurs français. » (juin 1933).

Le devoir des nations

Au-delà des solutions qu’il suggère, dont l’orientation des flux vers les colonies, Pierre Paraf souligne la nécessité d’internationaliser le problème : « Ne nous dissimulons pas pourtant qu’il sera difficile d’absorber intégralement les réfugiés dont le nombre peut atteindre des dizaines de mille. Il faudra que les pays amis se les répartissent rationnellement. » C’est en faveur d’une « équitable répartition » entre les pays membres de la Société des Nations, « de manière à ce que la présence de ces réfugiés ne puisse donner sujet à aucun mécontentement », que le président de la LICA, Bernard Lecache, plaidera officiellement en septembre 1933.

Parallèlement, il faut frapper à la source du problème, en triomphant de l’hitlérisme. Paraf estime que « l’impérialisme allemand » paraît bien difficile à abattre au regard du pacifisme dominant. Le boycottage demeure donc la meilleure solution : « Pratiqué par les grandes nations dont l’Allemagne a besoin, appuyé par la Russie, cet isolement aboutira, il aboutit déjà, à ruiner son commerce extérieur ».

Le refus de la déchéance

À l’été 1933, Charles Ancel publie dans Le Droit de Vivre les résultats d’une enquête réalisée à Paris auprès des autorités, des instances d’accueil et des réfugiés eux-mêmes. Au sujet d’un éventuel retour en Allemagne, ceux qu'il a interrogés sont catégoriques, comme ce jeune juif de Breslau qui lui répond : « Ne manger qu’un jour sur trois et dormir sous les points, mais ne pas y retourner ! »

L’enquête, qui met l’accent sur l’humanité et la mobilisation des Parisiens, rapporte les propos du directeur de l’Armée du Salut :

« Nous ne voulons pas que les malheureux échoués ici aient l’impression d’être traités en ‘clochards’. Nous voulons qu’ils gardent avant tout le sentiment de leur dignité. Leur venue parmi nous ne doit pas les abaisser à leurs propres yeux. Des temps meilleurs viendront pour eux, il faut l’espérer. Qu’ils ne conservent pas de leur passage ici le souvenir d’une déchéance. »

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