Frappe d’emblée cette si forte phrase : « Des familles ouvrières contraintes de limiter encore leurs dépenses pour faire face à leurs impôts augmentés ». Et celle-ci, du Zola ! du Victor Hugo : « Là un petit retraité devenu imposable incapable de retenir ses larmes devant le fonctionnaire de la trésorerie ne pouvant lui accorder assez de délai ». Arnaud Montebourg, ancien ministre, et Mathieu Pigasse, « le banquier de Lazard », nous ont plongés dimanche matin, à la lecture du JDD dans la grande littérature sociale dans un texte commun intitulé « « Hébétés, nous marchons vers le désastre ». Le retraité « incapable de retenir ses larmes… ». Ah c’est touchant ! La misère a trouvé ses peintres, les pauvres ont trouvé leur réconfort. Voilà, ils sont là ! La classe ouvrière a ses nouveaux Vallès.

Sérieusement, la gauche, surtout celle qui prétend être « la vraie gauche » devrait se méfier du populisme. L’ancien ministre et le banquier se sont mis ensemble pour donner un crédit économique à un propos politique, pour faire couple inassorti et pour faire parler d’eux. L’ex-ministre avait promis de quitter la politique, il revient tous les deux mois « faire la leçon » à François Hollande. Comme n’est pas Johnny qui veut, ses come-back ont un côté ridicule. Le banquier était, naguère, l’ami de Dominique Strauss-Kahn, dont il rêvait d’être ministre. De DSK l’inventeur du « socialisme de l’offre », à Arnaud Montebourg, il a parcouru un grand chemin idéologique…

Il n’y a pas que le style qui fasse toc. Le fond surtout. Les deux phrases citées plus haut montrent immédiatement la contradiction : les auteurs veulent dénoncer l’austérité mais les exemples choisis portent sur des pauvres assommés par… les impôts. Les salaires n’ont pas baissé en France, si le pouvoir d’achat a reculé c’est à cause des taxes et des alourdissements fiscaux. Quel aveu ! L’austérité en France ne vient pas des revenus, elle met hors de cause la responsabilité des chefs d’entreprises. Elle vient des impôts et désigne le gouvernement comme coupable. Le gouvernement auquel a participé Arnaud Montebourg a fait l’erreur tragique d’augmenter les impôts. Il visait les riches, il a atteint non pas les pauvres en vérité, puisque la moitié des ménages français ne paient pas l’impôt sur le revenu, mais la classe moyenne. L’austérité vient des impôts. L’ex-ministre nous avoue là penser comme Manuel Valls : la faute de la gauche est d’avoir utilisé la méthode fiscale.

Quelle était la bonne méthode ? Fallait-il réduire les dépenses publiques ? Non, pas un mot sur ce thème essentiel de l’efficacité de la dépense et des réformes. Rien. La solution était beaucoup plus simple, simplissime même : de ne pas céder aux demandes de la Commission. Il faut « refuser l’austérité ». « Le conformisme bruxellois » de la politique française est l’unique source qui abreuve Mme Le Pen. Les gouvernements français sont élus sur « la rupture » ou « le changement » puis ils vont faire « leur génuflexion » à Berlin et « enterrent en 72 heures leurs promesses de campagne ». D’où le drame de l’impuissance publique. Tout est limpide, tout vient de là : refusons l’austérité.

Mais quelle austérité ? Où les auteurs ont-ils vu, en France, de l’austérité ? Le déficit des finances publiques est passé de 4,8% en 2012 à 4,1% en 2015. Les dépenses publiques n’ont jamais cessé d’augmenter en volume (en euros). Est-ce cela « l’austérité » qui serait responsable de toutes les misères ? Que l’austérité ait été trop forte en Grèce, qu’il eût mieux valu attendre que la croissance revienne est une conclusion partagée par beaucoup d’économistes. Mais la France n’a pas subi le début du quart des mesures d’ajustement grecques. Ni baisse des emplois de fonctionnaires, ni coupe drastiques dans les ministères. C’est précisément cet immobilisme budgétaire qui, à trois reprises, a failli être condamné par la Commission.

E France ne s’en est sortie qu’à cause de son poids politique et son rôle historique dans la fondation de l’UE. A cause aussi de l’inflexion donnée par la nouvelle Commission Junker. L’Europe de la croissance, le slogan de François Hollande pendant sa campagne, a été relayé avec une efficacité non négligeable par d’autres pays membres, dont l’Italie. Le plan Junker de relance des investissements en est une illustration. Et même en Grèce, le nouveau plan proposé par l’ex-Troïka est très en recul par rapport au précédent sur la politique budgétaire. Qui est donc « hébété » par l’austérité si ce n’est ceux qui la voient là où elle n’est précisément pas, en tout cas plus ?

Arnaud Montebourg et Mathieu Pigasse proposent d’abaisser les impôts sur les classes moyennes. Mais bis repetita. Qu’a fait Hollande si ce n’est de rendre aux entreprises des crédits qu’il leur avait pris à partir dès 2014 et d’abaisser l’impôt sur le revenu dès cette année pour les ménages des classes moyennes ? Le président applique leur politique et non pas celle « du dogme des forcenés » de Berlin et de Bruxelles.

Le propos des deux auteurs est vide sur le fond. Ils réclament ce qui est. Ils sont hors réalité et leur texte n’a pas de sens. Alors comment les comprendre ? Ou bien leurs activités personnelles les occupent tant qu’ils n’ont pas pris le temps de s’informer sur la politique réelle menée à Paris et à Bruxelles, ou bien ils veulent dire autre chose. Le sens est autre. La hauteur du déficit n’est pas leur affaire, la conduite concrète d’un gouvernement plongé dans l’Europe réelle ne les concerne pas. Non, ce qu’ils veulent c’est se placer en haut de la Une des journaux dans la posture triple de l’anti-austérité, de l’anti-Bruxelles, de l’anti-Berlin parce que cela plaît. On va baisser vos impôts, on va dire non à l’interventionnisme de Bruxelles et on va dire son fait à l’Allemagne. Jean-Luc Mélenchon a poussé plus loin cette même veine (v-haine) de l’Allemagne mais Montebourg et Pigasse le suivent de près.

Ils nient la réalité, ils nient la complexité du monde et au lieu de s’employer à expliquer aux Français les difficultés de la période, ils chantent du y-a-ka. Ils racontent des histoires pour séduire, tapent sur l’Europe et sur l’Allemagne, pour désigner des boucs émissaires.

Nous pouvons rire d’un texte vite écrit sur un coin de table, avec des chiffres approximatifs et des formules de style comiques. On peut trouver étrange l’union d’un ministre raté et d’un banquier enrichi qui nous interpellent au nom des pauvres. Sauf quand leur ambition personnelle est si dévorante qu’elle leur fait épouser les thèses du populisme de la plus dangereuse espèce.

Eric Le Boucher