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mercredi, 31 décembre 2014

La droitisation de la société française

Tout concorde : les résultats électoraux, les sondages, les manifestations, les phénomènes littéraires. 2014 aura été l’année de la droitisation de la société française. Dans les urnes, la gauche s’effondre, la droite résiste, l’extrême droite pavoise. Elections municipales, européennes, législatives partielles, le scénario se déroule implacablement. Jean-Luc Mélenchon stagne, les Verts tiennent, le PS plonge, le centre réapparaît doucement, le FN réussit une percée mémorable et l’UMP tire les marrons du feu. Dans la rue, même phénomène. La CGT s’étiole et ne rassemble que de maigres cortèges, alors que les marcheurs de la Manif pour tous se comptent par centaine de milliers. En librairie, Eric Zemmour règne, explose et culmine. Idéologiquement, politiquement, économiquement, socialement, la France penche à droite et lorgne vers l’extrême droite, comme jamais depuis la Libération, bien plus qu’en juin 1968 ou qu’en mars 1993. C’est une mutation lourde, d’une impressionnante cohérence, affleurant à travers toute l’Europe, s’épanouissant en France. Le Vieux Continent se cabre, la France rue. La gauche peut commander des vêtements de deuil, la droite reprendre espoir, l’extrême droite se prendre à rêver.

Ce qui ressort des sondages ne laisse guère de doute. La France aspire à l’ordre et à l’autorité. Elle l’avoue de chiffre en chiffre. Elle a la nostalgie d’un chef porteur d’espérance, le tempérament bonapartiste populaire ressurgissant à travers la crise et les épreuves. L’anxiété, l’insécurité, la peur du chômage, du déclassement, de la précarité ressuscitent les vieux réflexes de défense, de fermeture, de rejet de l’autre. Des postures multiséculaires réapparaissent. Les sentiments de solidarité reculent spectaculairement au bénéfice de l’individualisme.

Comme toujours en période de crise, la recherche des boucs émissaires poursuit son travail de termite. On dénonce violemment les élites ou ce que l’on nomme ainsi, on maudit l’Europe, on exècre la mondialisation, on fait du rejet de l’immigration la nouvelle grande cause nationale. Là-dessus, l’extrême droite est à l’œuvre, une bonne moitié de l’électorat UMP est atteinte par la contagion. C’est l’espérance de Marine Le Pen, c’est le sens de la campagne interne de Nicolas Sarkozy, celle qui lui rend désormais la pleine maîtrise de l’appareil. L’extrême droite grossit démesurément, la droite se durcit sensiblement. Il existe, certes, l’alternative Juppé, plus modérée et plus contemporaine mais les perspectives électorales de 2015 (législatives partielles, cantonales, régionales) annoncent déjà le FN en vainqueur et l’UMP en bénéficiaire. Le divorce entre la gauche protestataire et la gauche de gouvernement, le comportement narcissique et infantile des «frondeurs» socialistes, les perpétuelles demi-mesures du gouvernement font le reste. La France a d’ores et déjà basculé à droite, parfois aux confins de l’extrême droite.

Le plus frappant relève cependant du sociétal. L’immigration, voilà l’ennemie, c’est ce que ne cesse de clamer l’extrême droite et de marteler une partie de la droite. Au cœur de cette immigration désormais maudite, il y a bien entendu le musulman et l’islam, obsession du FN, hantise d’une grosse partie de l’électorat populaire, celui qui cohabite avec les nouveaux venus, toutes tendances politiques confondues. Le spectre du terrorisme et l’enracinement du jihadisme alimentent inévitablement ce rejet. Les actes de violence antisémite le scandent. Les intellectuels, les églises, les enseignants, les modérés, les associations humanitaires ont beau dire et beau faire, le phénomène ne cesse de se renforcer.

En économie, la métamorphose n’est pas moindre. Elle n’est pas forcément cohérente avec l’idéologie du repli mais elle redessine la géographie des sentiments français. Le prestige de l’Etat ne cesse de reculer, la popularité des entreprises ne cesse de s’affirmer. Les citoyens s’impatientent de plus en plus devant les mesures d’assistance et s’indignent du montant des impôts et des taxes. Ils voudraient moins de fonctionnaires et plus de services publics, moins de dépenses de santé et plus d’hôpitaux, moins de normes sociales et plus de travail et de revenus. Ils sont mûrs pour un introuvable libéralisme protecteur ou pour un impossible nationalisme libéral. Ils sortent de leurs rails traditionnels. Il ne s’agit plus ici d’alternance ou de cohabitation. L’idéologie du rejet les gagne.

Alain Duhamel

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