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vendredi, 17 octobre 2014

Le poids des mots

Entretien avec Alain Bentolila , linguiste

Vous expliquiez que le ministre de l'Economie avait raison d'employer le mot "illettré". Est-il allé trop loin cette fois-ci ?

- Non. Je félicite Emmanuel Macron de tenir ces propos, d'utiliser correctement la langue française et ses mots. Le ministre de l'Economie passe aujourd'hui, à tort, pour un affreux cynique réactionnaire. Déplorer la démesure des millions de pauvres en France, qui sont un scandale pour la République, est plutôt positif. Il ne s'est pas réjoui de cette situation, il la dénonce au contraire, comme il l'avait fait pour la situation précaire des employés de Gad. J'encourage le ministre à continuer de parler de sujets si fondamentaux sans s'embarrasser de formules hypocrites. Il ne faut cependant pas qu'il fasse l'erreur de s'excuser, comme la première fois.

Comment expliquez-vous la déferlante de commentaires négatifs ?

- On confond trop souvent l'utilisation d'un mot neutre et le fait de tenir un propos méprisant. C'est comme ça qu'un mot banal devient une insulte. Aujourd'hui, il est impossible de qualifier quelqu'un de "noir" ou de "juif" simplement. Alors qu'il peut s'avérer utile, notamment dans le cadre d'une étude sociologique ou d'un article journalistique, d'identifier ainsi un individu ou un groupe, tout en restant neutre. 

Nous vivons dans un monde où l'usage des mots n'est plus orienté vers la volonté de donner un sens juste et précis à une situation mais où ils sont instrumentalisés par une foule de bien-pensants, de droite comme de gauche, pour gagner du temps et se positionner politiquement. 

Qu'entendez-vous par "gagner du temps" ? 

- Ces dérives ont commencé il y a longtemps, avec la lâcheté des hommes politiques et l'illusion que la langue peut supprimer un problème. Comme si dire "Madame la ministre" suffisait à gommer les inégalités homme-femme. Non ! La parité ne naît pas comme ça, d'un coup de baguette magique. Elle doit s'illustrer dans une égalité des salaires. Mais cette bataille politique est bien plus difficile à mener qu'un simple changement dérisoire de mot.

Tout ce débat autour du ministre est stérile et superficiel. On a tellement besoin de se rassurer sur le fait que l'on est bien pensant et politiquement correct que l'on en oublie l'essentiel. Une aubaine pour certains, qui profitent de l'agitation pour ne pas faire avancer les choses. 

A tous ceux qui crient au scandale, qui s'agitent devant les propos d'Emmanuel Macron une semaine sur deux, je dis : "Vous menez le mauvais combat et vous vous en tirez trop bien". 

"Illettré", "Pauvre"... Pourquoi ces mots peuvent-ils être compris comme des insultes ?

- De la même façon qu'il n'y a rien d'insultant à dire de quelqu'un qu'il est illettré, il n'y a rien de stigmatisant à dire de quelqu'un qu'il est pauvre. Il y a des pauvres et des riches, des grands et des petits. Parler de ce groupe social ne le rendra pas plus important en nombre.

Le terme devient péjoratif uniquement si l'on y accole un autre mot, comme "sale pauvre" par exemple ou encore "les pauvres profitent du système". Mais dire que les pauvres existent en France aujourd'hui est simplement une réalité. Comme pour les illettrés, il est possible de quantifier, d'étudier et de localiser les pauvres. 

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