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mardi, 12 août 2014

Confessions d'un socialiste "godillot"...

 

Le groupe socialiste de l’Assemblée nationale se trouve dans la position inédite d’être à la fois le cœur de la majorité gouvernementale et une composante active de la contestation parlementaire, authentifiée par des votes «marqueurs» de défiance à l’égard du Premier ministre et de sa politique.



Certes, ce luxe ne tient que par l’ampleur de la majorité numérique dont il dispose. Mais cette situation est délétère. Elle pèse sur le moral des députés légitimistes, affligés d’être consignés dans l’hémicycle pour éviter que leurs camarades, soudainement choyés par la droite, ne réussissent à mettre le gouvernement en minorité au gré des amendements dont ils l’assiègent. Pour toute récompense de tenir la baraque, ils gagnent auprès de leurs militants et de leurs électeurs en perte de repères, l’image dégradante de godillots serviles face à des frondeurs épiques.

Il est évidemment permis de manifester des désaccords en réunions de groupe majoritaire, de peser sur les textes gouvernementaux et de les amender, y compris d’exprimer au gré des votes des objections de conscience. Peu de parlementaires s’en privent, c’est leur droit et leur honneur ; c’est aussi leur valeur ajoutée.

La fronde à laquelle le groupe socialiste est aux prises à l’Assemblée nationale est d’une autre nature ! Organisée, structurée et abondamment médiatisée, elle s’exprime avec récurrence sur des votes marqueurs d’une contestation de la ligne gouvernementale. Elle ne se soumet ni ne se démet.

Composite, elle semble être animée de motivations disparates :

Pour les uns, il s’agit de manifester un dépit à l’égard du président de la République. Cette motivation est évidemment stérile puisqu’il est l’organe politique le plus protégé par les institutions.

Pour d’autres, il s’agit d’introduire une authentique liberté parlementaire au sein des institutions de la Ve République qu’ils jugent calcifiées.

Mais c’est la majorité gouvernementale qu’ils déstabilisent plutôt qu’ils ne reforment les institutions. La démocratie représentative reposant sur le fait majoritaire, il n’est pas de décision, dans quelque assemblée que ce soit, qui n’exige un compromis permanent entre la nécessaire cohésion d’une majorité et les convictions intimes de ses membres.

Et puis, il y a l’intention plus sérieuse d’exprimer un désaccord fondamental avec la politique économique du gouvernement.

Elle oppose explicitement à la politique de l’offre cataloguée «de droite», une alternative authentiquement «de gauche» de relance keynésienne par la demande.

On peut discuter à l’infini du sexe des anges. Mais à considérer l’ampleur inégalée des déficits et de l’endettement public, la théorie keynésienne nous enseigne qu’il devrait en résulter une croissance euphorique. Il n’en est rien pour deux raisons essentielles : Parce que le budget de l’Etat est essentiellement un budget de fonctionnement et de transferts au prix d’un endettement qui n’est que marginalement consacré à l’investissement et se traduit par le poids mort de près de 50 milliards de remboursement d’intérêts annuels. Parce que notre système productif est notoirement insuffisant à tirer parti des marchés mondialisés en croissance, et même à satisfaire la demande intérieure française. Il n’échappe à personne que les smartphones, les montres, l’outillage, les ordinateurs portables et pléthore d’autres biens de consommation ne sont pas produits en France.

Malgré tout, le Premier ministre comme Arnaud Montebourg ont changé de cap fiscal, de la réforme à la remise, pour redonner un peu de pouvoir d’achats aux Français mais sans autre marge de manœuvre que des économies budgétaires drastiques.

Et puis, la politique de l’offre qui est conduite en France s’efforce, malgré tout, de ne pas matraquer les Français, de ne pas rogner inconsidérément leur épargne privée comme leurs revenus salariaux et de préserver l’essentiel de leur modèle social. Ce qui manque au pays pour soutenir consommation et investissement intérieurs, c’est la confiance et le sens.

A cet égard, les contestations qui s’expriment ouvertement au sein même du groupe socialiste de l’Assemblée ajoutent à l’ambiance désespérante qu’entretiennent en France l’irresponsabilité du Medef, le refus du dialogue social de certains syndicats, ou encore les effluves nauséabonds qui nous parviennent de l’UMP. Il ne faut pas trouver ailleurs la panne de confiance et le retard de reprise économique qui caractérisent la France en Europe.

Le succès d’un Matteo Renzi ne tient pas tant à sa politique qu’à sa lucidité, son pragmatisme et à la confiance qu’ils inspirent, mais aussi aux efforts de stabilisation budgétaire qui l’ont précédé.

Ce que vit le groupe socialiste de l’Assemblée, n’est ni plus ni moins que la mise en tension des vieux refoulés idéologiques de la gauche française par l’exercice du pouvoir dans un monde qui n’est plus celui d’hier.

Nous payons au pouvoir le congrès modernisateur que le PS a trop longtemps éludé dans l’opposition, mais le moment est mal choisi d’en solder les comptes.

Il serait plus réconfortant pour le pays que les socialistes et la gauche confirment, dans la droite ligne de l’héritage de François Mitterrand, qu’ils sont dignes de le diriger, y compris dans les pires circonstances.

D’ailleurs, ont-ils vraiment le choix ? Cet enjeu n’est pas le moindre pour l’avenir de la gauche, même s’il l’expose à des déconvenues électorales de court terme

 

Gilles Savary

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