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jeudi, 31 juillet 2014

Comment Jaurès s'est métamorphosé en superstar

 

Comment une figure si controversée, suscitant une haine qui lui fut fatale, a-t-elle pu devenir une relique consensuelle et rassembleuse ?
Comment Jean Jaurès s'est-il métamorphosé en icône de la République ? Comment s'est-il inscrit dans notre patrimoine national jusqu'à donner son nom à des voies, places ou édifices publics dans près de 3 000 communes du pays - un résultat qui le place au coude-à-coude avec les figures de Pasteur et Hugo et juste derrière celle du général de Gaulle ?

 

Un homme de notre temps

C'est d'abord parce qu'il s'est plus attaché à la démocratisation de la République qu'à la victoire du socialisme, et que son action ne peut donc être limitée à un camp. C'est aussi, sans doute, parce que "le grand Jaurès est toujours là, présent, presque familier", note Max Gallo (1). Cent ans plus tard, les enjeux qu'il soulève demeurent plus que jamais d'actualité. Il contribua activement à établir la laïcité, en soutenant l'élaboration de la loi de 1905, celle de la séparation des Eglises et de l'Etat. Il fut un défenseur constant des droits de l'homme, de la liberté de la presse, mais aussi de l'éducation des masses. Il fut aussi, lors de sa période socialiste, l'homme d'engagements plus clivants encore comme l'abolition de la peine de mort, qu'il réclame à la Chambre dès 1908, ou le refus de la guerre.

Si Jaurès est toujours de notre temps, c'est parce qu'il a d'abord toujours été du sien. Son existence est un itinéraire, linéaire, cohérent, qui accompagne la marche de son époque. Au fil de ses batailles, Jaurès suit le chemin du progrès et de l'émancipation, sans jamais se tromper de combat.

 

 

Jeune, il incarne la méritocratie républicaine engendrée par les "hussards noirs" de la IIIeme République naissante qui en fit un normalien et un agrégé de philosophie. Sa thèse, soutenue à la Sorbonne en 1892, porte sur "la réalité du monde sensible", puis est complétée par une autre, en latin, sur les origines du socialisme allemand. Penseur inventif quoique méconnu, intellectuel rigoureux, philosophe généreux, il se met rapidement au service de cette République dont il a l'amour chevillé au coeur. Il le fait d'abord en journaliste, portant haut sa plume d'éditorialiste engagé dans "la Dépêche de Toulouse", puis à "l'Humanité", le quotidien qu'il fonda en 1904 et servit jusqu'au soir même de sa mort dix ans plus tard.

Il la sert aussi en homme politique précoce. Elu dans le Tarn en 1885, il est le plus jeune député de France, à tout juste 26 ans. A la Chambre, son éloquence sans pareille en fait un tribun redouté, éternel pourfendeur des cléricaux, infatigable défenseur des libertés. Quand enfin il devient socialiste pour poursuivre sa triple quête de l'égalité, de la dignité et de la justice sociale, il estime que "le socialisme, c'est la République poussée jusqu'au bout".

 

Sa rencontre avec le socialisme

 

Comme Léon Blum ou François Mitterrand après lui, Jean Jaurès n'est pas né socialiste. Il l'est devenu. Dans les années 1970, à ceux qui doutaient de la sincérité de son engagement à gauche, Mitterrand se plaisait à rétorquer que, si le socialisme n'était pas sa langue maternelle, au moins, il avait appris à le bien parler. Il se faisait le disciple du maître. Jaurès ne se convertit à la foi socialiste qu'en 1892, sous le coup de la révolte qui le saisit devant la longue grève des mineurs de Carmaux.

 

Ce rude conflit dure trois mois et met aux prises 1 500 soldats et 3 000 ouvriers maltraités par un patronat archaïque et brutal qui en appelle à la troupe pour ramener l'ordre. Calvignac, l'un de ces mineurs, est licencié par la compagnie dirigée par Reille et Solages parce qu'il a été élu maire de Carmaux. L'événement suscite la colère de Jaurès. "En faisant du bulletin de vote une dérision, la Compagnie a criminellement provoqué la violence des ouvriers", s'indigne-t-il dans "la Dépêche". Une préfiguration lointaine du "Indignez-vous !" qui assurera le triomphe de Stéphane Hessel. Elle fait basculer Jaurès dans le camp de la défense des travailleurs.

 

Une vie à se battre pour ce qui est juste

 

Les conversations avec Lucien Herr, le bibliothécaire de l'Ecole normale supérieure, et la rencontre de Jules Guesde, leader marxiste du parti ouvrier, jouent un rôle déterminant dans sa conversion. Mais le socialisme pour lequel il opte est celui des valeurs plutôt que celui de la doctrine, celui de l'émancipation de l'individu plutôt que celui de l'instauration brutale de nouvelles structures sociales et économiques.

 

Le socialisme, c'était précisément pour lui la justice", rappelait Pierre Mendès France le 20 juin 1959 à l'occasion du centenaire de sa naissance.

 

On le constate lors de l'affaire Dreyfus. Après avoir hésité, Jaurès s'engage sans réserve aux côtés des dreyfusards qui réclament la réhabilitation du capitaine. Quand une bonne partie du mouvement ouvrier se tient à l'écart d'une "bataille de bourgeois qui n'est pas l'affaire des prolétaires", le député de Carmaux met la lutte contre l'injustice plus haut que les préceptes de la lutte des classes. 

 

Si [Dreyfus] est innocent [...], il n'est plus ni un officier ni un bourgeois : il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n'est plus que l'humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer", écrit-il dans son livre "les Preuves", recueil d'articles publiés par le journal "la Petite République".

 

Pour un socialisme uni

 

Pour peser, influer sur le cours des choses, impulser des réformes, son socialisme se veut également celui de l'unité. Elle arrive enfin salle du Globe, boulevard de Strasbourg, à Paris, le 23 avril 1905, lors du congrès fondateur de la Section française de l'Internationale socialiste (SFIO), grand-messe oecuménique qui rassemble les socialistes français jusque-là essaimés en de multiples chapelles concurrentes. Dépasser les divisions stériles, digérer les querelles intestines, réussir l'unité, préalable indispensable au " changer la vie ". Le bréviaire fait désormais partie de la liturgie du socialisme français.

 

On le retrouve lors du congrès d'Epinay-sur-Seine de juin 1971 qui accouche d'un PS refondé et placé sous le magistère de Mitterrand, dix ans avant son arrivée à l'Elysée. On l'observe tout au long de l'ascension de François Hollande, premier secrétaire de la " synthèse " et du " consensus " à tout prix de 1997 à 2008, avant de devenir, en 2012, le candidat du " rassemblement " des socialistes d'abord, de la gauche ensuite, des Français enfin.

 

Philosophe et journaliste, élu et tribun, Jaurès incarne une synthèse de la gauche, ou plutôt des gauches, de ses combats et de ses doutes, un cocktail inédit de ses sensibilités républicaine et socialiste, humaniste et pacifiste, patriote et internationaliste

Par amour pour la République

 

Tous ces Jaurès, si divers, sujets de tant d'interprétations et objets de tant de récupérations, se retrouvent en un seul : l'homme qui n'eut de cesse qu'il n'ait affronté la vieille opposition entre l'idéal et le réel, ce triangle des Bermudes où disparurent si souvent les espoirs de la gauche au pouvoir. Il est vrai que Jean Jaurès eut la chance de ne jamais l'exercer. Mais jamais ce confort ne le poussa à fuir le réel pour se complaire dans une pureté doctrinale hors sol. Pour sauver l'essentiel, il juge toujours que les circonstances justifient la recherche d'un compromis. Il plaide ainsi, en juin 1899, pour la participation des socialistes au gouvernement Waldeck-Rousseau, dit de "défense républicaine", quand la plupart de ses camarades s'y refusent. La menace des nationalistes et antisémites autorise à transiger pour s'entendre sur ce qui compte : la sauvegarde du régime républicain.

 

Marxiste en économie, républicain en politique, Jaurès oscille sa vie durant entre réforme et révolution, misant sur la première pour atteindre la seconde. "Un réformiste de 'l'évolution révolutionnaire', défenseur de toutes les améliorations, même minimes, de la condition prolétarienne", selon l'historien Michel Winock (2). Avec toujours en tête la volonté de se coltiner le réel, et l'ambition de le changer.

 

"Le courage, c'est d'être tout ensemble [...] un praticien et un philosophe.[...] Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. [...] Le courage [...] c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel", disait-il le 30 juillet 1903, lors de son discours à la jeunesse, prononcé au lycée d'Albi. Cette vertu ne lui a jamais manqué. Ecoutons-le, lors d'un ultime meeting pour la paix, à Bruxelles aux côtés de Rosa Luxemburg, le 29 juillet 1914 :

 

[Je] n'ai jamais hésité à assurer sur ma tête la haine de nos chauvins par ma volonté obstinée, et qui ne faiblira jamais, de rapprochement franco -allemand."

 

Deux jours plus tard, la haine le tuait, la paix mourait avec lui

 

 

Renaud Dély , le Nouvel Observateur

 

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