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samedi, 07 juin 2014

Le populisme 2.0 est arrivé: réflexions autour du cas de Beppe Grillo

 

On sous-estime en France Beppe Grillo en le décrivant comme un Coluche italien. Mais son Mouvement 5 Etoiles (M5S) connaît un grand succès depuis 2013. 

Grillo exploite deux traits majeurs de notre époque. Il joue sur le rejet des élites, jugées soit responsables de la crise, soit incapables de la juguler. Dans nos «démocraties de défiance», ce discours prospère un peu partout en Europe.

Mais Grillo va plus loin. Ce Savonarole postmoderne tire parti du web interactif, dit 2.0, pour attaquer la «vieille politique». Il prétend que, grâce au web, on pourrait se passer de la médiation des partis et des médias traditionnels, jugés dépassés et/ou corrompus. Le peuple pourrait se prononcer directement grâce à une nouvelle «agora digitale» dont le blog de Grillo (un des dix blogs les plus influents au monde) est devenu le symbole.

Il plaide pour une «démocratie directe», comme dans la Grèce antique, sans représentant. Son mot d'ordre, très apprécié par une partie de l'électorat, est simple : «Les partis, les médias sont morts.» Jamais depuis le fascisme un mouvement n'avait remis en cause avec autant de force la démocratie représentative.

C'est bien un populisme mais d'un nouveau genre car il exploite un public très connecté. Longtemps, on a associé le populisme à un discours démagogique refusant la modernité. C'est désormais dépassé avec le web 2.0 qui retourne la technique contre les élites pour changer le monde

 

C'est un phénomène récent qui prospère grâce à la crise. Comme tous les populismes, le M5S de Grillo peut disparaître rapidement avec son leader. Mais la sensibilité qu'il exprime trahit une véritable mutation d'époque. Le web 2.0, comme toute invention technique, aura des conséquences insoupçonnées, y compris en politique.

L'invention de l'imprimerie a permis le développement du protestantisme au XVIe siècle en rendant techniquement possible le libre examen de la Bible. Elle a ainsi court-circuité en partie la médiation de l'Eglise romaine. En ira-t-il de même des médiateurs actuels (partis, médias)? C'est encore tôt pour le dire. Mais c'est possible.

Les partis modernes sont apparus au début du XXe siècle, tandis que nos démocraties ont été pensées à la fin du XVIIIe siècle. Les «antipolitiques» jugent ces modèles dépassés. Ils proclament: «Nous serons la révolution sans la guillotine.» L'antipolitique, terme encore un peu vague en France, traduit une espèce de rébellion morale de franges croissantes de l'opinion, venant de gauche ou de droite, qui ne se retrouvent plus dans l'offre politique classique. C'est une lame de fond qui exploite nos brouillages idéologiques.

Si cette évolution émerge en Italie, c'est peut-être parce que, depuis le fascisme, la péninsule est, pour le meilleur et souvent pour le pire, un laboratoire politique. Mais elle exprime le malaise de toutes nos démocraties postidéologiques marquées par la fin des grands clivages horizontaux (droite-gauche) et leur remplacement par des oppositions verticales (peuple contre élites). L'historien des idées ne peut manquer de faire un parallèle avec les sociétés de l'Ancien Régime qui opposaient, comme le rappelle Guichardin au XVIe siècle, la piazza et le palazzo, expressions que Grillo exploite allègrement aujourd'hui

Comment s'exprime en France ce phénomène antipolitique alors que l'on assiste à la montée de l'abstentionnisme et du Front national?

Notre pays est, de par son histoire, un des plus marqués par la «religion du politique» et donc moins touché par cette antipolitique. Pourtant, certains signaux intriguent. L'abstention, qui peut être dans certains cas une forme d'antipolitique, ne cesse de s'accroître. Au début de l'année, la polémique autour de Dieudonné a mis en évidence la montée en puissance d'un public antisystème.

Enfin, ce phénomène de désaffection à l'égard de la politique classique se retrouve chez certains acteurs récents, des bonnets rouges à la Manif pour tous, etc., qui, bien que marqués idéologiquement, refusent une récupération partisane. On est là dans des formes balbutiantes d'antipolitique, même si elles n'ont pas encore l'ambition affichée de Grillo de renverser la démocratie représentative. Mais pour combien de temps?

 

JACQUES DE SAINT VICTOR, historien du droit et des idées politiques, est professeur des universités à Paris-VIII. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont, sur les mafias, «Un pouvoir invisible» (Gallimard, 2012), prix de l'essai de l'Académie française. Il vient de publier chez Grasset «les Antipolitiques».

 

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