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jeudi, 01 mai 2014

Jeter un oeil sur le vaste monde

 

Quelle différence y a-t-il entre une politique de droite et une politique de gauche ? Cinquante milliards. Ainsi peut-on résumer la polémique qui s'est ouverte à gauche depuis que Manuel Valls a confirmé le plan d'économies annoncé par François Hollande en début d'année.

Pour les procureurs du Premier ministre, les mesures de rigueur prévues par le gouvernement l'ont fait basculer avec armes et bagages dans le camp du conservatisme ou, au choix, du libéralisme. Ces sacrifices qu'on demande aux ménages, aux administrations publiques, aux collectivités locales frappent les plus modestes ou bien handicapent l'action publique. Ils tournent le dos, ajoute-t-on, à la longue tradition de relance par la consommation et la dépense publique qui caractérise les politiques économiques de gauche.

Il fait du Blair et non du Mitterrand

Inutile de tourner autour du pot : le diagnostic est juste. C'est un fait que l'austérité budgétaire n'a rien de progressiste. Elle fait porter le principal effort sur les fonctionnaires et les bénéficiaires des prestations sociales, elle frappe les Français les moins favorisés ou, dans le cas des fonctionnaires, des salariés plutôt mal payés qui forment le socle de l'électorat de gauche. Socialiste, Manuel Valls renie le socialisme classique. Il fait du Blair et non du Mitterrand, du Schröder et non du Mélenchon.

Mais qu'est-ce qu'une politique de gauche dans les circonstances présentes ? C'est là que les choses se compliquent. On pourrait décider, par souci d'égalité, de faire porter l'effort sur les seules classes supérieures et sur les entreprises. La vraie gauche aurait donné son imprimatur. L'ennui, c'est que cette voie a déjà été empruntée depuis l'élection de François Hollande. Les prélèvements ont été portés à un niveau inédit ; les taux d'imposition des Français les plus favorisés sont parmi les plus élevés du monde ; les marges de beaucoup d'entreprises sont insuffisantes. Peut-on aller au-delà ? C'est douteux.

Déjà beaucoup de contribuables fortunés vont chercher refuge à l'étranger. L'enquête de Caroline Michel dans l'"l'Obs" de ce mercredi 29 avril, nous apprend que les transferts de sièges sociaux de grandes entreprises à l'étranger ont atteint la cote d'alerte. L'affaire des bonnets rouges a enfin montré qu'on assistait en France à un début de révolte fiscale et populaire, danger majeur pour tout gouvernement. On accroît les impôts, mais la masse imposable diminue : les recettes stagnent, les déficits perdurent. Trop d'impôt tue l'impôt. Ce qui est de gauche en apparence se retourne contre la gauche.

Il arrive un moment où une dette se paie

L'autre solution consiste à repousser à plus tard les sacrifices en acceptant de voir les déficits perdurer et la dette augmenter (en France, elle atteindrait alors plus de 100% de la production). Est-ce possible ? On dira que le déficit exerce un effet bénéfique sur l'activité et qu'une meilleure croissance augmentera les rentrées fiscales, ce qui réduira les déficits. Le raisonnement a été tenu souvent en France, parfois avec succès. Mais cette arme s'est émoussée. La France accepte depuis des années un déficit de plus de 4% du PIB ; elle a fait passer sa dette publique de 60% à plus de 90%. Pourtant sa croissance est restée atone, et elle parvient tout juste en 2014 à produire ce qu'elle produisait en 2008. Du coup, le chômage n'a cessé d'augmenter.

Une variante du même scénario consisterait à sortir de l'euro et à dévaluer la monnaie pour regagner des parts de marché à l'exportation. Mais outre qu'elle porterait un coup terrible au projet européen, cette décision dramatique ne dispenserait en aucune manière la France de rééquilibrer ses comptes. Rendu à ses seules forces, le pays serait d'autant plus tenu de recouvrer sa souveraineté financière, c'est-à-dire de réduire ses dépenses publiques pour limiter ses emprunts à l'étranger.

Il arrive toujours un moment où une dette se paie. A moins de faire banqueroute, ce qui n'est pas arrivé depuis le Directoire, la France doit honorer ses engagements. Il eût mieux valu le faire en période de croissance? Certes. Mais les gouvernements précédents ne l'ont pas voulu, préférant passer le mistigri à leurs successeurs. Les choses étant ce qu'elles sont, il faut donc, à la fin des fins, rembourser ce qu'on a emprunté. Cette réalité n'est ni de droite ni de gauche. Elle est.

Regarder le vaste monde

Les exemples étrangers sont encore plus éclairants. Les pays qui ont aujourd'hui les meilleurs résultats sociaux, mesurés par le taux de chômage et le pouvoir d'achat, sont ceux qui ont procédé le plus tôt à des réformes similaires à celles que projette Manuel Valls : les pays scandinaves, l'Allemagne ou le Canada. Avec des recettes de droite (aux yeux des Français), ils arrivent à des résultats de gauche. On fustige volontiers le "modèle allemand". Mais le gouvernement français qui aurait obtenu un taux de chômage de 5% avec un équilibre budgétaire et un excédent de labalance commerciale serait tenu en France pour une équipe de magiciens.

On peut comprendre les députés socialistes : ils doivent défendre une politique qui frappe en priorité leurs électeurs les plus fidèles. Manuel Vallsne leur demande pas de la solidarité, mais de l'héroïsme. Alors ils protestent. A moins qu'ils ne consentent à lever les yeux au-delà de leur circonscription pour jeter un œil sur le vaste monde...

Laurent Joffrin

Commentaires

La seule faille de ce raisonnement, et elle est de taille, c'est que tous les pays cités ont des gouvernements de droite, ce qui est logique. Pourquoi voter pour des socialistes pour faire une politique de droite ..? Autant voter pour l'original, s’abstenir ou voter pour les Verts, le Front de Gauche qui présentent encore des projets alternatifs..!

Écrit par : Pierre CHANTE | jeudi, 01 mai 2014

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