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mercredi, 30 janvier 2013

Nuit de noces à l'Assemblée

La scène la plus saisissante n'a pas eu lieu au Palais-Bourbon. Il est 20 heures passées ce mardi 29 janvier, les députés ont officiellement ouvert les débats sur le projet de loi "mariage pour tous" depuis quatre heures et la séance a été suspendue pour le dîner. Dehors, tout à côté de l'Assemblée, place Edouard Herriot, ils sont entre 200 et 300, agenouillés, protégés par des CRS vigilants. Ils prient. "Je demande à Dieu que ce projet de loi ne soit pas adopté", dit au mégaphone le prêcheur de cette messe organisée par le mouvement catholique intégriste Civitas. Il chante "Sainte Marie mère de Dieu priez pour nous pauvres pêcheurs" et les fidèles reprennent en chœur. Les voix résonnent sous la mauvaise lumière des réverbères ; spectacle surréaliste et probablement inédit. En face, au restaurant Le Bourbon, dînent ensemble les deux seuls élus UMP à avoir publiquement pris position en faveur du mariage homosexuel : Franck Riester et Benoist Apparu, qui apprécie avec ironie – et avec le sourire – "cette petite musique d’ambiance pour le dîner". De retour dans l'Hémicycle, ces deux-là ne se quitteront plus. Comme pendant la séance de l'après-midi, ils restent assis côte à côte, solidaires dans la lutte, bien seuls à droite à ne pas applaudir les orateurs de leur groupe. N'en déplaise à Hervé Mariton ou à Philippe Gosselin, principaux acteurs de l’opposition sur ce texte, très impliqués depuis le début des travaux en commission, la droite n'a d'yeux aujourd'hui que pour Henri Guaino. L’élu des Yvelines, qui s'est découvert une récente ferveur contre le "mariage pour tous", a eu l'honneur de défendre la première motion de rejet de la droite – il y en aura deux, sans surprise rejetées. Un joli moyen de regagner en popularité auprès de ses collègues qui lui intentaient des procès en illégitimité au début de la législature (il quittera d'ailleurs l'Hémicyle peu après pour ne plus revenir). C'est sûr, emprunter à André Malraux son ton – et seulement cela – pour s'exprimer à la tribune est efficace et c'est une vraie gageure que d'arriver à dire "spermatozoïdes" sur le ton de l'ancien ministre de la culture de Charles de Gaulle. A n'en pas douter, déclamer des phrases percutantes telles que "le mariage n’est pas un droit, c’est une institution" ne peut que ravir une droite campée sur sa vision traditionnelle de la famille. Et reparler de "ces Français simples et dignes" opposés au mariage homosexuel – ils "les" avait déjà mentionnés lors de sa première question au gouvernement, le 15 janvier – face à un gouvernement qui, selon lui, ne leur répond qu'un "Taisez-vous !", c'est se garantir un beau succès dans l'opposition. "Actor’s studio !" lui renvoie à plusieurs reprises la gauche, remontée à bloc pour tourner en ridicule l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy, qui assure que, "non, je n'aurai pas honte quand mes enfants, mes petits enfants, liront les mots que j'ai utilisés dans ce débat". L'oreille tendue, une femme tapote nerveusement des doigts sur la rambarde de la tribune du public, pleine à craquer. Quinze ans après avoir brandi une bible en pleurant lors des débats sur le pacs, c'est en simple spectatrice que Christine Boutin assiste à ceux sur le mariage. De l'autre côté de l'Hémicycle, postée au dessus des rangs UMP et également vêtue de blanc, Frigide Barjot lui fait face. Mais la "pasionaria" des anti-mariage gay ne semble pas aussi tendue que la présidente du parti chrétien-démocrate qui porte ses poings serrés à la bouche quand s'exprime la ministre de la justice, Christiane Taubira, en préambule des débats. C'est bien le maximum qu'elle puisse exprimer : le public en tribune est interdit de toute expression partisane. Qu'ils se rassurent, les députés, eux, ont donné de la voix pour quatre lors de l'allocution de la garde des sceaux. Après un début timide, Mme Taubira a lentement laissé éclore tout son talent oratoire, de sa voix toujours calme, lente et déterminée et de son éloquence qui lui est si propre. Galvanisés, c’est d'un seul homme que les élus socialistes répondent "Rien !" quand elle demande : "Qu'est ce que le mariage homo va enlever aux hétéros ?" "Ridicule ! C’est à pleurer !", réplique la droite, qui répétera ensuite à l’envi à la presse que "n’est pas Badinter qui veut". La majorité, elle, est complètement sous le charme, électrisée, et rarement aura-t-on entendu autant de "bravo !" tonitruants après la prise de parole d'un ministre. Sur Twitter, les députés l'inondent de compliments : "Taubira fantastique", écrit Razzy Hammadi, "immense discours", commente Bernard Roman, "quel plaisir et quelle fierté d’entendre le discours de Christiane", renchérit Jean-Marie Le Guen. Absente lors de la séance de questions au gouvernement précédant le débat, la ministre n'aura pas assisté aux premières offensives de la droite. Qui seront à vrai dire les seules de la journée ; au fil du débat, l’UMP s'est retrouvée peu à peu coincée, embarrassée et obligée de passer plus temps à se défendre de toute homophobie qu'à développer ses propres arguments. Tel Hervé Mariton qui, assis jambes et bras croisés au premier rang, réclame un rappel au règlement pour demander si "être qualifié de nauséeux est une manière respectueuse d'engager le débat". "Ne harcelez pas chaque orateur qui vient à la tribune !" finira par s’énerver le président Claude Bartolone devant ses agitations et prises de parole intempestives. A la décharge du député de la Drôme, les élus PS ne se sont pas privés, eux, lorsqu'il a inauguré la discussion générale. Alors que, de son ton toujours si poli, il demandait, à la tribune, "puis-je vous raconter une anecdote ?", la réponse a fusé des bancs socialistes : "Non !!" Quelques heures plus tôt, le président du groupe PS, Bruno Le Roux, prévenait pourtant : "nous avons prévu environ 200 heures de discussion possibles". Quoi qu'elle en dise, la gauche n'aura d’autre choix que de continuer à écouter les anecdotes de M. Mariton.

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