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mardi, 27 décembre 2011

La gauche peut-elle renouer avec les classes populaires ?

 

En mai de cette année, Terra Nova semait le trouble en posant la question qui fâche :"Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?". La boîte à idées proche du parti socialiste analysait l'évolution du paysage électoral depuis trente ans pour mieux s’interroger sur la stratégie à mener pour gagner en 2012.  Car les faits sont là : les classes populaires ont tourné le dos à la gauche.

Le rapport polémique de Terra Nova pose bien les choses. Si en 1981 François Mitterrand a été élu en large partie par un vote massif de la classe ouvrière alors à son apogée démographique (37% de la population active), depuis les choses ont bien changé.

Tout d'abord parce qu'à partir des années 70 la population ouvrière, désindustrialisation oblige, connaît un fort déclin pour ne plus représenter désormais que 23% des actifs. Également parce que ceux qui restent ne votent plus automatiquement à gauche. Moins d'ouvriers donc et moins à gauche.

Terra Nova s'est naturellement interrogée sur les raisons de ce divorce. La fondation progressiste voit dans le mouvement de mai 68 un point de bascule. La libéralisation alors engagée n’a pas concerné seulement les mœurs et la culture. Elle a aussi été économique avec une ouverture recherchée sur le monde avec pour corollaire la montée du chômage et de la précarité.

Faute de pouvoir offrir des clés pour comprendre et changer le monde, la gauche s'est emparée des questions de société comme cache-sexe de son impuissance. Le réflexe demeure aujourd'hui avec un PS boboïsé qui préfère parler mariage homosexuel et vote des étrangers plutôt que de la paupérisation qui affecte les classes moyennes et populaires avec notamment l’apparition des travailleurs pauvres.

Ce décalage entre les discours et les attentes n’est pas sans risques. Il s’est traduit notamment dans le passé par l'élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle de 2002.

L'erreur du rapport polémique de Terra Nova aura sans doute été de prendre acte de ce divorce, plutôt que de tenter d'y remédier, et de proposer un socle électoral alternatif au PS reposant sur les diplômés, les jeunes, les minorités et enfin, en quatrième cible, les femmes.

L'attitude est certes pragmatique mais elle va à l'encontre d'un volontarisme qui fait l’honneur de la politique. Elle reste paradoxalement dans les rails d’un schéma qui nous a conduit dans le mur. Celui de l'émergence possible, voire souhaitable, d'une société dans laquelle les emplois "propres", les services prédomineraient et où l'industrie serait réduite à peau de chagrin tout comme l’agriculture.

On mesure aujourd'hui où nous a mené la désindustrialisation. 600 000 emplois industriels de perdus en une décennie et un chômage à un étiage historique. On peut railler François Bayrou et son made in France mais le béarnais à l'intuition juste. Un pays incapable de produire ses biens de consommation courante et dans lequel on ne fait plus fortune que dans la finance et l’importation-distribution est voué tôt ou tard à subir le sort de la Grèce.

Et nous voilà revenus au concept de fracture sociale qui avait fait le succès de Jacques Chirac, promesse électorale sans lendemain comme beaucoup d’autres. Comment réconcilier ceux qui bénéficient du système ouvert de la mondialisation, les insiders, et leurs négatifs, les outsiders, qui en subissent les désagréments : le chômage, le déclassement, l'effacement de l’État protecteur.

Le plus grave sans doute est que la gauche a une vision erronée des classes populaires. Contrairement aux décennies passées ou l'ascenseur social fonctionnait encore un peu, les classes moyennes ont désormais pour horizon le risque de déclassement plus qu'un possible accès aux catégories supérieures. Il en résulte un stress et une appréhension omniprésente. Or la peur est souvent mauvaise conseillère. Elle pousse irrémédiablement les classes moyennes et populaires dans les bras d'un Front National qui tient paradoxalement le discours de la gauche d'avant (État fort, défense des travailleurs, rejet du libéralisme).

Contrairement aux idées reçues, 85% des pauvres ne vivent pas dans la banlieue. Le pourcentage est à peu près identique pour les chômeurs de longue durée et pour les jeunes chômeurs.

Christophe Guilluy spécialiste du sujet rappelle que la France de 2011 n'est pas l'Amérique des ghettos comme on tente de le faire croire. La France de la pauvreté n'est pas réductible aux seuls quartiers "sensibles". L'image d’Épinal occulte une situation plus complexe. Les catégories populaires, du fait de la désindustrialisation, ne sont plus concentrées dans les grands centres urbains mais se retrouvent disséminés dans le périurbain et le rural.

Christophe Guilluy le géographe souligne que les villes-centres, même si on y inclut les banlieues, représentent au maximum 40% de la population. Le bobo des villes chantre du multiculturalisme ne peut avoir les mêmes préoccupations que le populo des champs pour qui la mondialisation est essentiellement synonyme d'insécurité sociale. Pour paraphraser Jaurès on pourrait dire que la mondialisation porte en elle l’alignement permanent vers le bas et le chaos comme une nuée dormante porte l’orage. Car au final quand les classes populaires et moyennes se fissurent, c’est la démocratie qui vacille.

Ouvriers et employés ne peuvent être électoralement ignorés. Ils représentent 53% de la population active ainsi que la très grande majorité des retraités. Ce n'est pas parce que cette France exposée, fragile, doute aujourd'hui des valeurs progressistes (solidarité, ouverture, tolérance) qu’elle doit être considérée avec mépris et abandonnée au bord du chemin.

La défaite historique de Martine Aubry lors des législatives de 2002 dans une circonscription ouvrière de Lille n'était pas un hasard. Elle sanctionnait  une réponse inappropriée. Là où les classes populaires attendaient une action en faveur de l'emploi, la ministre de Jospin avait répondu 35 heures. Un gain de temps libre payé au prix d’une diète salariale terrible pour ceux en bas de l’échelle au nom de la compétitivité. A l'aube des présidentielles, la leçon mérite d’être méditée.

La Mouette

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