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mardi, 23 août 2011

L'histoire de la primaire, acte 3 : Et Jospin redevint séduisant...


En 1995, après le renoncement de Jacques Delors, l'espoir du PS était moins de gagner que de sauver les meubles. C'est ainsi qu'un ex-premier secrétaire a fait entrer son parti dans la démocratie d'opinion. Par François Bazin

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La voix est blanche. Quelques gouttes de sueur perlent sur son front. Ce vendredi 3 février 1995, Bertrand Auban, le patron de la fédération socialiste de la Haute-Garonne, a le sentiment que le sol se dérobe sous ses pas.

"Allô, Solférino ? Ce n'est pas possible !"

Dans son département, les premiers résultats de la primaire socialiste donnent Lionel Jospin largement en tête. Ce n'est pas ce qui était prévu. Tous les notables et autres baronnets du coin ont joué la carte Emmanuelli, le premier secrétaire national de l'époque. " Lionel" contre "Henri". Il y a quelque chose de fratricide dans cet affrontement improbable. Surtout ici, dans ces terres d'adoption d'une jospinie hier encore toute-puissante.

Oui mais voilà, la roue a tourné. C'est du moins ce que croyait Auban, comme beaucoup d'autres dans l'appareil du PS. Jospin usé, Jospin battu aux législatives de 1993, Jospin désormais retraité. Quand il est revenu à Toulouse, quelques mois plus tôt, en marge d'une tournée d'Emmanuelli, on lui a même refusé l'entrée de la fédération ! Sa soudaine candidature à l'investiture socialiste pour la prochaine présidentielle en a étonné plus d'un. Elle a fait ricaner aussi. C'est pour cela qu'Auban, ce soir de primaire, a les jambes qui tremblent. "Allô, Solférino ? Ce n'est pas possible !" Mais si, ça l'est ! La vague est nationale. Emmanuelli est balayé. 66% des militants ont voté pour Jospin. "Putain..."

"Avec Delors, la gauche pouvait encore rêver. Sans lui..."

Curieux PS ! Deux mois plus tôt, il était encore orphelin. Car c'est du 11 décembre 1994 qu'il faut repartir pour comprendre la stupeur de ses rudes apparatchiks, bousculés par un vote - le premier dans l'histoire du parti - dont ils n'avaient prévu ni les règles ni même les ressorts.

  à, sur TF1, face à Anne Sinclair qui l'interroge, Jacques Delors a dit non. La présidentielle n'est pas pour lui. Il le savait depuis longtemps. Mais il a tardé à le dire. Et pour mieux s'excuser, "le candidat surnaturel" que la gauche attendait n'a rien trouvé de mieux que de charger ses camarades. S'il n'y va pas, c'est de leur faute. Leur "delorisme" était de pacotille. Cette clarification tardive est un coup de bambou. Soirée de deuil. Désormais, il est clair que le successeur de François Mitterrand ne sera pas socialiste. Avec Delors, la gauche pouvait encore rêver. Sans lui, son ambition n'est plus que de sauver les meubles. Avec, comme seul espoir, d'être présente au second tour de la présidentielle, en mai 1995.

Qui pour sauver l'honneur ? Autour de Lionel Jospin, ce 11 décembre au soir, ils sont une dizaine qui s'interroge à haute voix. Pour son anniversaire, Pierre Schapira, un vieux pote de l'ex-premier secrétaire, a réuni les derniers restes de la tribu jospiniste. Eux aussi broient du noir.

On a fait défiler, un à un, le nom de tous les éléphants du parti. Aucun ne leur semble avoir la carrure. Quand tout ce petit monde, après avoir bien bu, s'égaille dans la nuit parisienne, rares sont ceux qui ont su décrypter l'étrange réserve de leur ancien patron. A Solférino, Emmanuelli et ses proches ne sont d'ailleurs pas plus lucides. Quelques semaines plus tôt, le premier secrétaire avait sommé Delors de "faire son devoir". Retour à l'envoyeur. C'est désormais au patron du PS de faire son boulot, en trouvant l'oiseau rare.
 Pas une seconde, il ne semble se souvenir que dans les statuts du PS, une nouvelle disposition prévoie que, désormais, le candidat à la présidentielle sera désigné par le vote direct de tous les militants. Pour Emmanuelli, l'essentiel n'est pas là. Quand la direction socialiste aura - enfin ! - déniché un candidat digne de ce nom, il sera bien temps de faire ratifer son choix, dans les sections. Et, comme d'habitude, ce sera une formalité.

L'appui indispensable de... Tapie

Débandade et cécité. En ce début d'hiver 1994, les éléphants sont mal en point. Jamais, depuis la création du PS, ils n'ont paru aussi désorientés. A l'Elysée, Mitterrand est un souverain malade et aigri. Il ne pense plus qu'à lui. Rocard ? Depuis sa déroute des européennes du printemps, il remâche sa rancune. Le PS est "un champ de ruines". Qu'il se débrouille tout seul.

Fabius ? Il s'estime marqué au fer rouge par l'affaire du sang contaminé. "Je suis hors course", dit-il. Mauroy ? Il ne pense qu'aux prochaines municipales qui, à Lille, s'annoncent périlleuses. Qu'on le laisse donc tranquille. Aubry l'idole de la nouvelle génération des rénovateurs socialistes ? C'est Ségolène Royal - eh oui ! - qui la première a suggéré son nom, suivie très vite par... Georges Frêche. Après le père, la fille... Encore faudrait-il qu'ils n'aient pas, l'un et l'autre, le même tempérament !

Pour compliquer la donne, un grand électeur s'est enfin invité dans les débats de la gauche. Son nom : Bernard Tapie. Depuis qu'il a été mis en faillite par le tribunal de commerce, il est inéligible. Mais sa force de frappe politique semble intacte. Le vrai tueur de Rocard, c'est lui. Ses 12% des européennes de juin 1994 continuent à impressionner les hiérarques de Solférino. Sans son appui, comment un socialiste pourrait-il concourir à la présidentielle ?

Tel est le raisonnement d'Emmanuelli et d'une jeune garde conduite par Dray et Mélenchon, alors copains comme cochons. Ceux-là rêvent d'une grande fédération socialo-radicale, étonnamment recentrée, dont l'acte de baptême serait la désignation d'un candidat commun à la présidentielle. Et si c'était Jack Lang ? Et si c'était Pierre Joxe ? Pourquoi pas Badinter ? Valse des noms, valse des étiquettes. Alors qu'approchent les fêtes de fin d'année, les derniers mécaniciens d'une gauche morcelée comme jamais cherchent la martingale qui pourrait encore les sauver.
fin de la traversée "du bac à sable" pour Jospin

Mais sauver quoi, au demeurant ? L'honneur ou le parti ? C'est face à des questions simples que, souvent, se décantent les situations politiques les plus inextricables.

Le 20 décembre, juste avant de partir en vacances, deux hommes - le premier secrétaire et son prédécesseur - se sont rencontrés en secret. Henri Emmanuelli, après s'être beaucoup agité, semble perplexe. Son intérêt et la logique politique ne voudraient-ils pas qu'il fasse lui-même rouler les dés plutôt que de sous-traiter la partie. On l'a toujours regardé de haut. Il a la réputation d'un traineur de sabre. Le procès Urba l'a sali. Quelle revanche serait-ce de devenir, dans une compétition présidentielle, l'homme d'un rassemblement salvateur, béni par Mitterrand, Fabius et Tapie à la fois ? Emmanuelli se tâte encore.

Face à lui, Lionel Jospin est déjà dans les starting-blocks. Depuis le début décembre, il n'a rien dit. Publiquement, tout au moins. Mais ses émissaires ont bien travaillé. Mauroy, Chevènement, les jeunes deloristes ont été approchés. Un autre rassemblement, avec eux, se dessine. Avant de rencontrer Emmanuelli, Jospin est allé avertir Mitterrand. Il est "disponible". Dans la novlangue du parti, cela signifie qu'il est prêt à tout.

Pour nombre d'observateurs, le fils rebelle du vieux monarque est un has been. Ou un loser, comme dit Lang. Il s'est mis à l'écart, depuis près de deux ans. Une traversée du désert ? "Dites plutôt celle du bac à sable", a commenté méchamment Bartolone, le sicaire attitré de la maison Fabius. Ces sarcasmes, Jospin les a enregistrés en silence, persuadé qu'ils finiraient par servir sa cause. Etre insulté par les tristes barreurs, quel meilleur argument pour entraîner des militants sans boussoles ? "Il faut une candidature morale et éthique", a lâché un de ses jeunes lieutenants. Telle est la ligne, signée... Strauss-Kahn.
Le militant et le sympathisant, nouveaux juges de paix

Le 4 janvier 1995, devant un bureau national du PS ébahi, Jospin abat ses cartes. Tirer le premier. Obliger ses concurrents potentiels à se déterminer par rapport à sa candidature. Tout cela est d'un classicisme achevé. "Il y avait le risque que le vide s'installe à gauche", explique-t-il. C'est simple. C'est modeste. C'est jospiniste à souhait.

Dans une gauche empêtrée dans ses querelles claniques, l'ancien premier secrétaire vient de réussir l'essentiel : son entrée sur scène. Le scepticisme qu'elle suscite dans la presse, la crispation de l'appareil du PS, la morgue de ses adversaires : tout cela le sert. Mais dans le brouillard d'une primaire inédite qui ne durera pas plus de quinze jours, sans débats ni vraie campagne, qui a suffisamment de flair pour deviner l'issue ?

Emmanuelli qui s'est lancé à son tour, après un dernier tour de piste de Jack Lang, se croit dans un congrès. C'est ce qui lui donne l'assurance d'un vainqueur. Les nouvelles pousses deloristes ont, elles aussi, du mal à comprendre la logique de la primaire. Si elles crient "halte au feu", à l'instar d'Aubry ou d'Hollande, si elles appellent à l'abstention après avoir exhorté les militants, par la voix de Royal, à "s'écarter du quai pour ne pas être broyé par deux trains lancés l'un contre l'autre", c'est qu'elles imaginent que cette compétition n'est qu'un simple remake du funeste congrès de Rennes. Vieux apparatchiks et jeunes rénovateurs sont, en ce sens, les vrais responsables de la bévue du brave Auban.

La nouveauté de 1995 n'est pas dans la rencontre de deux ambitions rivales qui marque la fin des années Mitterrand. Le juge de paix, dans cette affaire, n'est plus l'appareil du parti mais le militant et, à travers lui, le sympathisant. Pour être désigné, il faut donc avoir avec soi les sondages. En 1965, Mitterrand ne les avait pas. Il a pourtant été choisi. En 1980, Rocard les avait. Il a pourtant dû renoncer. En 1995, Jospin les avait plus que son rival. Faut-il que l'histoire soit farceuse pour avoir fait entrer, derrière pareil attelage, le PS dans la démocratie d'opinion !

François Bazin – Le Nouvel Observateur

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