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mardi, 16 août 2011

Histoire des primaires:1980, Rocard VS Mitterrand

 

 

 

Michel Rocard en 1979 à Metz AFP"Permettez-moi de préciser un détail, cher François Mitterrand." Sacré Rocard. Un détail ! Il appelle ça un détail ! Et il le lâche, comme ça, au détour d’un discours, devant une salle, mi-ébahie, mi-rigolarde, où ses ennemis sont majoritaires et qui, soudain, va l’applaudir, tant il est désormais clair que, dans la guerre des deux roses, le challenger vient de se lier les mains pour longtemps. Et sans que personne ne lui ait jamais demandé pareil sacrifice!

Metz, 8 avril 1979. Un congrès socialiste s’achève et tous les protagonistes de cette furieuse bataille savent que vient de s’y dérouler, trois jours durant, une étape décisive sur le chemin de la prochaine présidentielle. Michel Rocard, allié à Pierre Mauroy, a tenté d’assassiner François Mitterrand. Rien de moins. A l’un le leadership de la gauche, à l’autre la direction du parti. C’est ce qui vient d’échouer. Au PS, il n’y a aura pas de partage des dépouilles mais c’est toute la construction d’Epinay, celle de la refondation, qui semble mal en point.

François Mitterrand, le candidat de 1965 – celui qui a mis en ballottage le général de Gaulle –, le candidat de 1974 – celui qui a échoué d’un cheveu face à Giscard – est un homme contesté depuis qu’en 1978, lors des législatives, son partenaire du PC a sciemment organisé la défaite de la gauche. Haro sur l’homme du Programme commun ! Pour sauver sa tête, le premier secrétaire du PS a lancé ses dernières forces dans la bataille. Il a résisté mais on l’a fait tomber de son piédestal. Cinq ans plus tôt, il était encore le candidat unique de toute la gauche. Le voilà désormais simple chef de courant. 40% des voix : c’est tout ce qu’il pèse dans son propre parti. Rocard en a réuni moitié moins. Il a perdu devant les militants. Mais, dans l’opinion, c’est une tout autre affaire.

Idole de la deuxième gauche, star incontestée des sondages, il est tellement sûr que le temps joue pour lui qu’en arrivant à Metz il a expliqué que son adversaire incarnait "le socialisme du troisième âge". Du coup, une partie de la salle a accueilli celui-ci aux cris de "Mitterrand à l’hospice". C’est pourtant à cet homme que l’on dit usé et vieilli que Rocard, du haut de la tribune, le dernier jour du congrès, va confier ce fameux "détail" qu’il faut citer dans son intégralité : "J’ai dit et répété, et le répète ici, qu’en votre qualité de premier secrétaire vous serez le premier d’entre nous qui aura à prendre sa décision personnelle sur le point de dire s’il est candidat à la prochaine élection présidentielle. Et si vous l’êtes, je ne le serai pas contre vous !"

En deux phrases tout est dit. La première est habile. "Cher François Mitterrand", tirez le premier ! La seconde est absurde. Elle ne figurait d’ailleurs pas dans le discours initial de Rocard. Il l’a improvisée, juste avant de monter à la tribune, sans consulter personne d’autre que son vieux complice, Jean-Pierre Cot. Quand les dés rouleront, un an et demi plus tard, c’est cette phrase qu’il lui faudra rappeler devant l’évidence de l’échec : une fois encore, le vieux lion a gagné. Parce qu’il a osé ! Pour affronter Giscard, en mai?1981, ce n’est pas aux jeunes pousses d’un socialisme rénové que le PS confiera, cette fois-ci encore, ses intérêts les plus chers.

A chaud, au lendemain de Metz, Rocard va pourtant expliquer à ses amis consternés qu’ils n’ont décidément rien compris. Son coup est génial, il ne veut pas en démordre. En quelques mots, ne s’est-il pas posé en challenger officiel de François Mitterrand ? Ou, mieux encore, en candidat naturel, au cas où celui-ci devrait jeter l’éponge ? Dans l’esprit de Rocard, c’est la déesse opinion qui sera l’unique arbitre de cette primaire-là. Sur le papier, cette stratégie n’est pas sans cohérence. Même si c’est la troisième fois, en cinq ans, que l’homme de la deuxième gauche révise son attitude à l’égard du premier secrétaire. D’abord, la séduction. C’est qu’il fallait se faire pardonner d’être arrivé en retard dans le grand rassemblement d’Epinay. Ensuite, l’affrontement. C’est qu’il fallait montrer sa différence face à "l’archaïsme" mitterrandien, pétri d’un républicanisme vieillot et repeint aux couleurs d’un marxisme mal digéré. Enfin, l’empêchement. C’est qu’il faut désormais placer Mitterrand devant ses responsabilités. Devant la gauche et l’histoire, va-t-il oser prendre le risque d’un combat de trop, qui effacerait toute son œuvre et ramènerait son camp "à la fatalité de l’échec" ?

Plus tard, Mitterrand confiera à la journaliste Michèle Cotta qu’à la place de Rocard il n’aurait pas joué ainsi cette partie risquée. "J’aurais dit : je suis minoritaire au PS mais, malgré cela, je suis candidat. Que la loi de la majorité m’abatte… Et là, moi, j’étais bien embêté ! Je ne pouvais plus l’abattre sans me forger une image effroyable." Ce faisant, Mitterrand met le doigt sur l’autre faiblesse de la stratégie rocardienne. Compter sur l’opinion est une chose. Ne compter que sur elle en est une autre, bien plus périlleuse. Or là est le cœur du rocardisme présidentiel. Au lendemain du congrès de Metz, le député des Yvelines s’est cassé la jambe en dévalant les pentes des Arcs. Même cela, ça le sert. Immobilisé, il se tait. Et plus il se tait, plus il plaît. Vieille loi du désir, en politique ! Mitterrand a beau faire, un ressort s’est distendu dans son rapport avec les Français. Au PS, il a rajeuni les cadres, fait monter les "sabras" (Fabius, Jospin, Quilès). Rien n’y fait ! Il a resserré les boulons de l’appareil, repris langue avec Mauroy. Sans effet apparent ! Plus il dénonce le complot ourdi dans son dos par une presse hostile, un jour trop rocardienne, l’autre évidemment giscardienne, plus il ternit son image. Entre un président sortant au meilleur de sa forme et le PC de Marchais qui a juré sa perte, le voilà donc coincé. Et ça se voit. Les Français veulent tourner la page. Ce n’est pas celle que Mitterrand espérait.

Chaque fois que celui-ci bouge, Rocard interprète son geste comme un signe de faiblesse. Mitterrand propose de le délier de son serment de Metz. Il fait rédiger par Chevènement un projet socialiste frappé au coin d’un étatisme éclatant . C’est bien la preuve qu’il panique. Il rabroue ses amis qui le supplient de se déclarer au plus vite. Il leur dit qu’en face de lui, au PS, c’est le vide, mais leur rappelle, illico, que si Rocard s’impose tout le monde devra l’aider à vaincre Giscard. C’est bien la preuve qu’il hésite. Et s’il hésite, c’est que le piège fonctionne. Dans cette affaire, Rocard n’est pas totalement aveugle. Mais ce qu’il ne comprend pas, c’est que François Mitterrand, cette fois encore, est un joueur de poker. S’il n’abat aucune carte, ce n’est pas parce la main est vide. "Si vous êtes candidat, je ne le serai pas." Cet atout-là lui suffit. Il lui permet d’attendre. De choisir son moment. De voir comment s’éclaire la partie.

A l’automne 1980, rien n’est encore fait. Au PS la tension est à son comble. Sans rien savoir encore de sûr quant au destin de leurs leaders, les apparatchiks des deux camps mobilisent, dressent des listes, rédigent des argumentaires. Les sondeurs, doctement, expliquent que Giscard est désormais invincible. Seul Rocard semble avoir, à leurs yeux, quelques chances de victoire. Mais comment espérer pareil succès si le PS reste incapable de choisir son champion ? A Metz, Rocard avait dit qu’il reviendrait au premier secrétaire l’honneur de se dévoiler le premier. Autant rêver ! Et c’est précisément parce que Mitterrand a des nerfs que Rocard va craquer, laissant du même coup le piège se retourner contre lui.

Le 19 octobre 1980, dans la salle des mariages de sa mairie de Conflans-Sainte-Honorine, en direct, sur le coup de 19 h 40, le favori de l’opinion s’adresse aux Français. La veille, il a averti François Mitterrand. Au premier jour de la période de dépôt des candidatures fixée par le PS, il fonce. Mais à qui parle-t-il vraiment, ce jour-là ? La caméra qu’il fixe devant lui est celle de FR3 et non celle des grandes chaînes. Il est blême. Sa maquilleuse a été victime d’un accident de la route. Il a appris par cœur un texte où il dit à la fois sa candidature et son désir de la proposer aux militants, via sa fédération des Yvelines. Tout cela est lourd. Sans charme. Peu spontané. Bref, si peu rocardien. Quand on joue l’opinion dans le timing inverse de celui qu’on avait annoncé, ce sont là des fautes qui ne pardonnent pas. Rocard s’est découvert. Les sicaires du mitterrandisme lui reprochent de ne pas avoir parlé à la gauche. Mitterrand a noté qu’en quelques mots son rival avait rayé d’un trait toute la stratégie du parti d’Epinay. Le premier secrétaire a désormais en main deux cartes maîtresses. L’une, c’est la loi du parti. L’autre, c’est, pour une fois, celle de l’opinion. Rocard a déçu, et, si le doute s’installe, c’est que le dauphin est nu.

Comme aux Six Jours cyclistes, chers à François Mitterrand, après un long surplace, l’accélération. Son concurrent manque de jambe. Il n’a pas fait le trou. Dans la dernière ligne droite, il est désormais vulnérable. En quelques jours, le premier secrétaire remonte à sa hauteur. Depuis Marseille, il se dit "disponible" si les fédérations du PS veulent faire appel à lui. La belle affaire ! Le 8 novembre, il arrive le premier au comité directeur de son parti, lui qui aime d’habitude se faire désirer. La veille encore, Rocard a dit sa conviction que Mitterrand bluffait. Encore un "détail" mal évalué. La lettre de candidature du premier secrétaire est lue à la tribune par le fidèle Mermaz. Elle tient en trois lignes. C’est court, clair et sans appel. L’inverse de l’appel de Conflans. Dans la salle, les rocardiens sont livides. Leur chef n’est pas encore levé. Quand, dans l’après-midi, il monte à la tribune, c’est pour annoncer sèchement son retrait. "Bravo Michel !" La grosse voix qui monte vers lui est celle de son ancien allié, Pierre Mauroy. Comme oraison funèbre, on n’a jamais fait mieux !

François Bazin - Le Nouvel Observateur

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