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samedi, 26 février 2011

Faillite

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Le Printemps arabe est en marche. Partie de Tunisie, une vague de fond démocratique submerge, une à une les dictatures arabes : l’Egypte de Moubarak a basculé, la Lybie de Khadafi, la Syrie, l’Algérie, la Jordanie, la Bahrein sont touchés. Le Maroc, par ailleurs, est concerné. Ce formidable élan doit être accueilli sans réserve.

Les causes communes de ce soulèvement pacifique sont connues. Faute d’avoir développé leurs économies, les dictatures arabes ne les ont pas mises à l’abri de la crise qui a accru le coût des importations. Elles ont confisqué la richesse, au détriment d’une population jeune, informée, branchée sur internet, étalant le spectacle de clans corrompus vivant dans une richesse indécente pendant que la masse peinait à sortir de la misère. Ces régimes sont différents – ainsi le Maroc a-t-il su installer une monarchie constitutionnelle, imparfaite mais indéniable, là où d’autres n’ont laissé aucun espace à la démocratie. Mais, pourtant, l’aspiration à la liberté se fait jour partout et s’exprime avec dignité et courage : il y a, dans ces mouvements, imprévus autant qu’irrésistibles, quelque chose qui rappelle furieusement l’effondrement du communisme. Ils sont, pour le monde, une bonne nouvelle. Ils doivent donc être accueillis avec sympathie, sans naïveté – la préoccupation des équilibres géopolitiques, la sécurité de la région et la paix avec Israël ne doivent pas être oubliées ou négligées – mais aussi sans cynisme. Telle est nécessairement la position des démocrates et des Républicains, celle de la gauche : ce devrait, cela aurait dû être l’attitude de la France.

Or, à l’évidence, la diplomatie française est, à tout le moins, passée à côté de l’évènement.

Pierre Moscovici


Chacun pense, bien sûr, au plus spectaculaire : le comportement aberrant de la ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie. Piégée par ses confusions entre l’intérêt général et ses intérêts privés, entre sa sympathie personnelle pour la régime tunisien et le poids de ses fonctions, elle s’est enfoncée dans la complaisance et le mensonge : elle s’est, je l’ai dit et redit, discréditée, elle ne peut plus incarner la voix de la France. Nicolas Sarkozy a choisi, non sans hésitation, de la maintenir en poste : ce choix est absurde, il en paiera le prix politique. Mais, plus profondément, c’est notre politique étrangère elle-même qui est en faillite. Car le Président de la République ne s’est jamais exprimé de façon substantiellement différente. Il est resté dans sa logique, préférant le statu quo à l’incertitude du changement – en ceci, d’ailleurs, il est plus conservateur que néo-conservateur, cette école de pensée était favorable au « regime change » -, hanté qu’il est par la crainte de l’islamisme. Il s’est donc cantonné à la prudence, voire à l’insensibilité, alors que l’administration américaine de Barack Obama était, elle, mobile, plutôt à l’offensive.

Quelle erreur, quel ringardisme ! Comme l’a justement écrit Dominique Moïsi – que personne ne soupçonne d’être indifférent à la menace islamiste – ces soulèvements se sont faits sans et en dehors de la mouvance islamiste, sans référence négative aux Etats Unis et à Israël. La jeunesse arabe d’aujourd’hui, diplômée, informée, n’aspire pas à un régime à l’iranienne, elle souhaite une voie démocratique. C’est bien, comme le dit encore Moïsi, un monde post-islamiste qui s’annonce, y compris d’ailleurs à terme en Iran. Cette incompréhension historique du sarkozisme est lourde de conséquences. La France, parce qu’elle a été absente lors de ces évènements, parce qu’elle n’est capable que d’arrogance – comme l’a montré le comportement invraisemblable de Boris Boillon, le nouvel ambassadeur à Tunis, protégé et clône du Président – risque de perdre pied dans le monde arabe, comme elle s’est effacée en Europe de l’Est faute d’avoir bien compris la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique. C’est un nouveau pan de notre influence qui tombe.

Les Français l’ont bien compris. Pendant longtemps, ils ont pensé que Nicolas Sarkozy, à défaut d’être un bon Président pour le pays, menait une politique étrangère efficace. C’est fini : le sondage de « Libération » ce matin, qui montre que la quasi-totalité des personnalités de gauche – Dominique Strauss-Kahn étant très en tête sur ce point – sont perçues comme mieux à même que lui de conduire les affaires internationales de la France, est cruel, mais si juste. Le roi est nu, il ne reste rien à un Chef d’Etat qui vit dans son monde, un monde à l’écart du monde, qui marie à contre-temps des symboles lourds, faisant à nouveau de l’islam une menace au moment où il s’ouvre, au risque de faire monter encore un Front national à un score menaçant. Il faut, décidément, qu’il parte. A la gauche de construire, aussi, une politique étrangère réaliste, certes, mais aussi attachée à ses valeurs : la démocratie, les droits de l’Homme, la construction européenne, la régulation. Ne soyons pas, comme nous l’avons trop souvent été, inaudible ou cynique, mais dans cette matière là aussi, soyons capables d’être progressistes et vraiment de gauche.

Un mot, pour finir, sur Dominique Strauss-Kahn. Il n’en a pas fait plus hier qu’il ne le pouvait – sa responsabilité, majeure, au FMI, lui impose une certaine réserve – et ne le devait – l’urgence n’est pas aux déclarations de candidatures. Mais chacun aura compris qu’il se rapprochait de la France, qu’il parlait en socialiste et montrait sa capacité à répondre aux défis économiques d’une Europe et d’un pays menacés de déclassement, qu’il se préoccupait de la justice sociale mise à mal par la droite, qu’il était prêt à riposter à celle-ci sur le terrain politique, avec pugnacité. Sa prestation fut habile et ciselée, certes, mais elle a été également engagée et à la hauteur. Il me paraît, pour ma part, dans le bon rythme. Qu’en pensez-vous ?

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