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lundi, 11 octobre 2010

C.C.

« C » comme carrure, d’abord. Le débat sur les primaires se poursuit, et Laurent Fabius y a de nouveau contribué, en déclarant dimanche « pour être élu Président de la République, je crois qu’il y a deux personnes, moi-même étant mis à part, qui ont la carrure, Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry ». L’ancien Premier ministre, en vérité, persiste et signe puisqu’il avait été le premier, avant Claude Bartolone, à évoquer l’idée d’une « entente » ou d’un « pacte », pour « organiser » ou encadrer les primaires. Petite novation dans sa dernière déclaration, il ne s’exclut pas du jeu. Quitte à surprendre, je ne suis toujours pas choqué par l’idée que des candidats à la candidature se parlent, et pourquoi pas s’accordent. Les primaires ne doivent pas être une foire d’empoigne, elles ont vocation à choisir un candidat susceptible de l’emporter, il n’est pas absurde ni blâmable de souhaiter les simplifier, de sélectionner parmi plusieurs profils identiques ou proches le meilleur, le mieux positionné. C’est ce qui m’a conduit, par exemple, à définir ma propre stratégie : candidature aux primaires si Dominique Strauss-Kahn ne se présente pas, soutien à sa démarche s’il y va. Notre proximité politique et personnelle, en effet, est telle qu’il serait absurde, pour moi, de m’opposer à lui, dont je souhaite, parce qu’il est aujourd’hui le mieux placé des socialistes pour l’emporter face à Nicolas Sarkozy, parce que je partage ses options sociales-démocrates, le succès. Est-il possible, pour autant, de parler avec cette suave tranquillité de la « carrure » des uns et des autres, pour disqualifier benoîtement, sans avoir l’air d’y toucher mais avec une indéniable condescendance, des concurrents potentiels ? Je ne le crois pas, et suis au contraire persuadé que cette attitude dessert la politique et affaiblit les primaires.

visuel_caste-185x300.jpgIl s’agit là, en effet, et c’est le 2ème « C », d’un réflexe de caste. A en croire Laurent Fabius, seules deux personnalités, en dehors de lui, seraient non seulement bien placées – c’est un fait objectif – pour la candidature à la présidentielle, mais de surcroît en auraient la dimension. Curieuse conception qui voudrait au fond que l’accès aux plus hautes responsabilités de l’Etat soit avant tout, voire uniquement, une affaire d’ancienneté. Il faudrait, si cette thèse était juste, avoir derrière soi une longue vie politique – entamée dans les années 70, engagée dans les années 80, consacrée dans les années 90 – pour prétendre au leadership. En affirmant cela, Laurent Fabius dresse sans doute son auto-portrait, et celui d’une génération. Il théorise aussi ce qui caractérise la vie politique française, y compris à gauche : la sclérose et l’absence de renouvellement. J’enseigne à Sciences-Po un cours sur le « métier politique », qui m’a permis de revisiter des statistiques éclairantes. La France a le Parlement le plus âgé d’Europe, devant l’Italie – alors que nous sommes un pays qui continue à croître démographiquement. L’Assemblée nationale n’accueille pratiquement pas de trentenaires, très peu de quadragénaires, elle a marginalisé les jeunes quinquagénaires. Elle concentre les responsabilités entre les mains d’hommes – elle est en effet très peu féminisée – de 60 à 65 ans. Pour prendre mon cas, je suis encore, à 53 ans, un des 150 plus jeunes députés français. Il en est de même pour le gouvernement, dont la moyenne d’âge est supérieure à 55 ans. Je ne tomberai pas dans le travers symétrique de Laurent Fabius. Je reconnais le talent de l’ancien Premier ministre de François Mitterrrand, entre 1984 et 1986, et suis d’accord avec lui : Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry ont le pedigree de prétendants légitimes à la fonction supérieure.


Mais, non, ils ne sont pas les seuls à avoir la carrure ! Les primaires peuvent aboutir à une logique de consécration d’une carrière – pour Laurent Fabius – ou de réparation d’une défaite – elles serviraient alors Ségolène Royal – elles peuvent adouber un Chef ou ancien Chef de parti – Martine Aubry ou François Hollande – elles peuvent obéir à une logique de recours – Dominique Strauss-Kahn s’imposerait alors. Mais il serait absurde de fermer la porte au renouveau, de la claquer au nez d’une génération plus jeune, plus récente, qui certes n’a pas su s’entendre, mais n’en incarne pas moins l’avenir de la gauche. L’esprit de caste condamnerait la gauche à l’enfermement dans le passé. La politique, pour moi, suppose la coopération entre différents âges, différents profils, différentes sensibilités, elle ne peut être confisquée pour l’éternité par un petit groupe auto-sélectionné : elle s’interdirait alors le renouveau, celui des hommes et des femmes, mais aussi et surtout celui des idées. Les facteurs de cette particularité française, qui nous éloigne des autres pays d’Europe, qui savent mieux, à l’image de la Grande-Bretagne par exemple, renouveler leur personnel politique, sont nombreux : la présidentialisation du régime, le cumul des mandats, les modes de scrutin, la structure fatiguée des partis… Les primaires doivent, aussi, servir à faire bouger les choses. C’est ce que certains, à l’image de Laurent Fabius, refusent sans l’avouer tout à fait. Il faudra malgré tout, malgré eux s’il le faut, avancer et secouer le cocotier.

Pierre Moscovici

Commentaires

Je partage cette analyse qui malheureusement me semble-t-il est d'actualité à tous les étages de notre parti.

En effet, on peut rajouter localement à tes deux C carrure et caste, deux autres C connivence et confusion.

Confusion tout d'abord dans l'objectif de mise sous tutelle de la fédération de l'hérault, s'inscrit-elle dans la perspective de la foire d'empoigne que tu évoques au sujet des primaires ?

Connivence concernant la sélection des candidats aux différentes investitures qui aboutit au sentiment de remise en cause pure et simple de l'expression démocratique du vote des adhérents

La décomposition lente est en marche, saurons nous inverser cette tendance en promouvant une nouvelle génération d'élus et de dirigeants dans ce parti qui suscite tant d'espoir dans cette période pour le moins troublée.

Écrit par : Frédéric | mercredi, 13 octobre 2010

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