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lundi, 07 juin 2010

Compliquée, la crise ? Tu parles, un enfant de 4 ans la comprend

« Vous me dites qu'un enfant de quatre ans comprendrait. Allez me chercher un enfant de quatre ans. » C'est la réplique qu'adresse, à un de ses conseillers, le chef du gouvernement fraîchement nommé d'un pays imaginaire nommé Freedonie. C'est un moment fameux d'un des meilleurs films des Marx Brothers, « La Soupe aux canards ».

Hyper-actualité de cette réplique. Un enfant de quatre ans -soyons généreux- de cinq ans, comprendrait la situation ubuesque dans laquelle se mettent les gouvernements européens : débourser d'abord sans compter pour éviter la crise, puis resserrer les cordons de la bourse, qu'on nomme ceci rigueur ou austérité qu'importe, pour « rassurer les marchés » selon l'expression consacrée. Autrement dit, appuyer sur le frein comme un malade après avoir accéléré comme un dément. Tout jeune enfant comprendrait que le véhicule ainsi piloté risque fort de terminer sa course dans le fossé.

Les gouvernements se laissent manœuvrer par les marchés

Et d'ailleurs, ces fameux marchés ne s'y trompent guère : après avoir joué la grande scène de la panique face aux déficits publics, ils interprètent maintenant le lamento des perspectives de croissance rabougries.

C'est que les marchés n'ont nul besoin d'être rassurés. Que les cotations soient à la hausse ou à la baisse, il se trouve toujours des petits, voire des gros malins pour empocher la différence. Ce que cherchent ces fameux marchés, ce sont les occasions de profits spéculatifs à court terme et les gouvernements européens -c'est l'impression qu'ils donnent- se laissent manœuvrer comme des débutants.

Au-delà de ces apparences, dont il faudrait rire si elles n'avaient des conséquences dramatiques pour les populations de ces pays, se déroule un véritable tour de passe-passe : on renfloue les entreprises, les banques et le système financier et on tente après coup de récupérer ces masses considérables par tous les moyens.

Comment ? Selon les pays et la vigueur du tour de vis, auprès des contribuables directement, des fonctionnaires et plus généralement au prix d'une paupérisation des services publics. La France avait inventé le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; l'Espagne ou l'Italie font plus fort en montant le curseur à un sur quatre. Effets de dégradation prévisibles :

  • dans l'éducation, dont on nous répète à satiété et à juste titre que c'est la clé de l'avenir,
  • dans la santé, alors que tous les pays européens ont une démographie vieillissante et donc une population fragilisée,
  • dans la sécurité, dont on ne cesse de parler un peu à tort et à travers.

Le consommateur anticipe les mesures d'austérité

Autre effet immédiat : la baisse, voire la chute des dépenses de consommation. Car avant même que ces mesures de rigueur/austérité entrent en vigueur, le consommateur les a anticipées. Il a bien compris que le temps des vaches maigres était devant nous et qu'il valait mieux réduire la voilure tout de suite et mettre un peu d'argent de côté pour voir venir.

Lorsqu'on sait que dans la plupart des pays européens -Allemagne exceptée, et encore- c'est la consommation qui a tiré la croissance ces dernières années, on prend la mesure de l'incohérence du scénario.

Si l'on ajoute, pour pimenter le tout, que la désormais célèbre crise des subprimes est due, en schématisant à peine, à la nécessité -en définitive factice- de donner au consommateur américain du crédit pour qu'il consomme et entraîne donc l'économie du pays, ce n'est plus d'incohérence dont il faut parler mais d'ineptie.

Et pourtant, aucun des gouvernants, qu'il soit européen ou américain, n'est stupide. Globalement, ce sont plutôt des gens de bonne qualité intellectuelle entourés de conseillers brillants. Qu'en déduire, sinon que c'est l'ensemble des mécanismes de l'économie mondiale qui est à ce jour grippé ?

La Chine et la zone Asie en général ont besoin des consommateurs occidentaux, européens ou américains pour faire tourner leurs usines. Les milliards de milliards de dollars de capitaux flottants, susceptibles de se placer ici ou là (et de se déplacer) en temps réel ont besoin d'occasions de profits spéculatifs à court terme. Une grande partie du tiers-monde, notamment africain, reste dans un état de sous-développement relatif et regarde, éberlué, ce qui se joue sur la scène mondiale. Et pendant ce temps, la crise climatique se développe… et pendant ce temps, le pétrole se déverse à grands flots dans le golfe du Mexique…

On a beaucoup glosé sur l'imbécillité des mesures prises par les uns et les autres après la crise de 1929. Que dira-t-on demain de celles qui sont adoptées, notamment en Europe, après la crise de 2008 ?

Sylvain Gouz |Rue 89

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